VI - EUROPE CENTRALE ET DE L’EST, BALKANS, TURQUIE et invasions mongoles

2. LE DUCHÉ ET LE ROYAUME DE BOHEME

2.3. La légende hébraïque du Golem

Prague vers 1580-90. En révolte contre l’empereur Rodolphe II de Habsbourg qui envisage de les chasser du ghetto et d’instaurer des pogroms dans tout le royaume au nom de l’Église catholique, les Juifs oppressés se servent d’une créature indestructible mentionnée dans le Talmud, un humanoïde à la puissance surhumaine, le Golem, gigantesque homoncule créé à partir de la terre glaise par le kabbaliste Yehouda Loew pour protéger les siens. Sur son front figure le mot emet vérité ») qui devient, lorsque sa première lettre est effacée, met mort »), ce qui fait retourner la créature à la poussière. Lorsque le Golem échappe à ceux qui l’ont réveillé, il sème la terreur… Telles sont les grandes lignes de la légende qui jouit d’une popularité considérable dans le folklore juif d’Europe centrale. « Golem » signifie en hébreu embryon, informe, inachevé : le Talmud enseigne que Dieu, créant Adam, le fit d’abord golem, l’élevant du sol au firmament avant de lui insuffler son âme (Sanhédrin 38b). La créature essentiellement magique (qui n’a donc rien de robotique ou mécanique) fait une apparition assez tardive dans la littérature, notamment avec le drame en 3 actes Der Golem d’Arthur Holitscher (1908) qui va inspirer l’opéra éponyme d’Eugen Albert (livret de Ferdinand Lion et Margit Labouchère, 1926), le poème dramatique Der Goïlem de H. Leivik (1921) et une pièce de Jiri Woskovec et Jan Werich (1931). La créature hante aussi les nuits de Prague au début du XXe siècle et la psyché tourmentée de son héros dans le roman de Gustav Meyrink (1915).
Le récit fantastique a un pied dans l’histoire, car l’empereur autrichien Rodolphe II de Habsbourg, roi de Bohème, de Hongrie et de Croatie (1552-1612), était un monarque atypique, introverti et complexe, sujet même - sur la fin de sa vie après 1600 - à des accès de folie. Luttant pour la Contre-Réforme, mais aussi protecteur des arts (Dürer, Le Caravage, Arcimboldo), des sciences (les astronomes Tycho Brahe et Johannes Kepler), il était surtout très féru d’ésotérisme, son entourage fourmillant d’alchimistes (Michael Maier) et d’astrologues. Quant au rabbin Yehouda-Leib ou Loew ben Betzalel dit le Maharal de Prague (v.1520-1609), il marqua son siècle en tant que talmudiste, kabbaliste et philosophe ; familier de l’empereur, il mourut presque centenaire, entouré d’une légende de rabbin miraculeux. Il n’a jamais rien écrit sur le Golem.
1914/15[Der Golem (DE) de Henrik Galeen et Paul Wegener ; Hanns Lippman, P. Wegener/Deutsche Bioscop GmbH (Berlin), 1250 m./ca. 65 min. - av. Paul Wegener (le Golem), Lyda Salmonova (Jessica, fille du brocanteur), Cart Ebert (le comte, son amoureux), Rudolf Blümmer (un érudit affamé), Henrik Galeen (le brocanteur juif), Jakob Tiedtke, Robert A. Dietrich. – Galeen sera le scénariste du Nosferatu de F. W. Murnau (1922) et du Cabinet des figures de cire de Paul Leni (1924). Pour des raisons budgétaires, l’action est située dans les temps modernes et montre comment la créature magique découverte au fond d’un puits s’anime grâce à la science d’un brocanteur juif. Le monstre s’éprend de Jessica, la fille du brocanteur, et périt dans une chute du haut d’une tour. Décors de Rochus Gliese (film perdu).]
1917[Der Golem und die Tänzerin (Le Golem et la danseuse) (DE) de Paul Wegener et Rochus Gliese ; Paul Davidson/Projektions-AG Union (PAGU), Berlin. – av. Paul Wegener (le Golem), Lyda Salmonova (Helga/la danseuse Olchewska), Rochus Gliese, Paul Davidson, Wilhelm Diegelmann, Fritz Feld, Emilie Kurz, Mr. Meschugge, Erich Schönfelder. – Action portée vers la farce, située au début du siècle (film perdu).]
1919[Alraune und der Golem (DE) de Nils Chrisander ; Deutsche Bioscop GmbH (Berlin). – av. Uschi Elleot, Ilse Wilke. – Isabella, la fille du baron tsigane Michael, fait appel au Golem et à la Mandragore Alraune pour sauver son père condamné au gibet. Un récit inspiré par le poète romantique Achim von Arnim et Hanns Heinz Ewers, tourné aux ateliers Bioscop à Neubabelsberg (Potsdam) (film perdu).
Le rabbin Loew (au centre) confronte sa créature magique, le Golem, à l’empereur Rodolphe II (1920).
1920** Der Golem, wie er in die Welt kam (Le Golem, comment il vint au monde) (DE) de Paul Wegener et Carl Boese
Paul Davidson/Projektions-AG Union (PAGU) Berlin, 5 actes/1922 m./85 min. – av. Paul Wegener (le Golem), Albert Steinrück (le rabbin Yehouda Loew), Lyda Salmonova (Myriam, sa fille), Lothar Müthel (le chevalier Florian, son amoureux), Ernst Deutsch (Famulus, l’assistant du rabbin), Otto Gebühr (l’empereur Rodolphe II de Habsbourg), Loni Nest (la petite fille), Hans Sturm (le vieux rabbin Jehouda), Dore Paetzold (la maîtresse de l’empereur), Max Kronert (le serviteur du temple), Greta Schröder (la jeune fille à la rose).
Prague dans la deuxième moitié du XVIe siècle. Lorsque le rabbin kabbaliste Loew, mystique et guide spirituel, lit dans les étoiles que la communauté juive est en danger d’être expulsée et persécutée, il crée le Golem, une colossale statue de glaise, en appliquant d’anciennes formules magiques. Passionné de phénomènes extraordinaires, l’empereur Rodolphe II de Habsbourg demande au rabbin d’exhiber sa magie avec sa créature à la cour lors de la « Fête des Roses ». Tandis que Loew montre à l’assemblée une vision de l’exode des Juifs et d’Ahasver, le « juif errant », les courtisans s’esclaffent de rire. Le palais impérial commence à s’effondrer. Le Golem sauve alors les vies de l’empereur et de sa cour en soutenant le plafond qui menaçait de les écraser. Reconnaissant, l’empereur retire son ordre d’expulser les Juifs du ghetto pragois. Mais lorsque l’assistant du rabbin utilise la créature pour se débarrasser d’un rival en amour pour la main de Myriam, la fille de son maître, le Golem se rend indépendant, précipite le rival dans le vide, terrorise la population et incendie la demeure du rabbin. Il est terrassé par une fillette qui, pour jouer, lui enlève l’étoile magique fixée sur sa poitrine et à travers laquelle le rabbin lui avait donné vie. Le monstre en argile s’effondre et se brise.
➤ Un grand classique du cinéma fantastique allemand, magnifiquement photographié par Karl Freund (en clairs-obscurs violents, ombres démesurées, plans décadrés), avec de fabuleux décors expressionnistes tridimensionnels signés Hans Poelzig et Kurt Richter : un univers replié sur lui-même, au caractère organique, dont les intérieurs présentent une dimension quasi utérine, avec escaliers tordus en colimaçon, et cette demeure du vieux rabbin en forme de tour reliant le ciel et la terre, d’où l’on peut observer les messages étoilés ou chuter mortellement. Précisons toutefois que l’influence architecturale n’est pas qu’expressionniste, car les décorateurs s’inspirent aussi fortement de l’Art nouveau du Catalan Antoni Gaudi et des concepts du Jugendstil belge promus par Henry Van de Velde. À cela s’ajoutent des costumes de Rochus Gliese (futur collaborateur de Murnau sur L’Aurore à Hollywood) et un scénario de Wegener et Henrik Galeen : l’élite absolue du muet germanique au rendez-vous pour une légende cauchemardesque, assimilation flamboyante du baroque et du gothique « penché » qui suscite un univers à la fois ténébreux et halluciné, marqué en profondeur par les horreurs de 1914-18 et les galeries sinueuses de ses mortelles tranchées. Wegener, géant salvateur et démoniaque, a la vaste chevelure pharaonique et une démarche lourde et hésitante dont s’inspirera Boris Karloff une décennie plus tard. C’est la coexistence du ghetto des sortilèges, replié sur lui-même, où le peuple grouille dans les ruelles tortueuses et de vieux sages s’adonnent à leurs mystérieuses incantations, et le lieu du pouvoir absolu, le palais de Hradschin, bâtisse orgueilleuse de la Renaissance abritant sous ses oripeaux florentins les élégants et les riches de la terre. Lyda Salmonova, l’épouse et fidèle collaboratrice de Wegener, campe la fille du rabbin dont la folâtrerie avec le beau chevalier finira tragiquement. Wegener, une des vedettes de Max Reinhardt sur scène, star d’Ernst Lubitsch au cinéma, calque sur cette trame légendaire le thème romantique de la créature artificielle qui échappe à son maître et se transforme en monstre malfaisant : c’est le début d’une longue carrière à l’écran (de la femme-robot de Metropolis à Frankenstein). Tâcheron du cinéma commercial allemand, Carl Boese s’occupe de la coordination technique. La fable est tournée de mai à juin 1920 dans les studios et sur les terrains de la Ufa-Union à Berlin-Tempelhof, mais aussi en extérieurs à Bautzen, Hildesheim et Berlin-Roseneck. Der Golem sort en salle le 29 octobre et devient un des plus grands triomphes publics et critiques du cinéma allemand muet, exploité de la Chine aux États-Unis. À New York, The Golem reste 10 mois à l’affiche du Criterion Theatre.
Soulignons enfin que, contrairement à ce qu’on a pu affirmer parfois, l’intrigue du film n’a absolument aucun rapport avec celle du roman éponyme de Gustav Meyrink dont l’action se déroule au début du XXe siècle. Wegener, en homme de théâtre, s’est inspiré pour son scénario de la pièce Der Golem, Ghettolegende in drei Aufzügen d’Arthur Holitscher qu’il avait vue à sa sortie en 1908. Holitscher, écrivain juif hongrois bien oublié, se réfugia en 1939 à Genève où il décéda dans la misère trois ans plus tard. Son ami Robert Musil fit l’oraison funèbre.
1921[Der Dorfgolem / Des Golems letztes Abenteuer (AT) de Julius Szomogyi ; Alexander Kolowrat/ Sascha-Filmindustrie (Wien), 2 bob. - Le Golem est exhibé dans une foire et vendu à un paysan qui l'exploite dans sa ferme. Une parodie interprétée par la Freie Jüdische Volksbühne de Vienne (film perdu).]
1935/36* Le Golem / Golem (FR/CS) de Julien Duvivier
Frank Kassler, Charles Philipp, Josef Stein/AB Akciové filmové Továrny, Praha-Barrandov-Metropolis S.A. (Paris), 102 min./93 min. – av. Harry Baur (Rodolphe II de Habsbourg), Ferdinand Hart (le Golem), Charles Dorat (le rabbin Jacob), Jany Holt (sa femme Rachel), Roger Duchesne (l’antiquaire français Trignac), Raymond Aimos (Toussaint, son valet), Roger Karl (le chambellan impérial Philipp Lang), Germaine Aussey (la comtesse Katerina Strada/Stradová, 1579-1629), Jan Cerny (l’astronome Johannes Kepler), Gaston Jaquet (Bedrich, le chef de la police), Marcel Dalio (un rabbin), Tania Doll [=Trude Grosslicht] (Mme Benoit), Stanislas Neumann (Daniel), Frantisek Jerhot (Pacholek), Alfred Basyr (le cardinal), Juliette Carette (le bouffon), Ernst Reicher (un vieux juif), Karel Schleichert (l’alchimiste), Jaroslaw Bráska, Robert Ozanne, Charles Goldblatt.
Dans cette « séquelle » sonore franco-tchèque de Julien Duvivier, sortie à Paris le 6 février 1936, on transforme l’empereur Rodolphe II de Habsbourg en despote contre lequel s’insurge la communauté juive de Prague, dont le ghetto est ravagé par la peste, la famine et les razzias de la soldatesque. Un carton situe l’action en 1610 tout en mentionnant, lointain souvenir, la création originale du colosse en glaise un demi-siècle plus tôt, en 1560 : « À présent, le rabbin Loew est mort, sa créature abandonnée dans le grenier de la synagogue » tandis que Rodolphe II, « artiste, collectionneur passionné d’occultisme cherche la Pierre philosophale et entretient à son palais 200 alchimistes, aventuriers et hommes de sciences. Il est atteint de délire de persécution », car la rue gronde et l’ennemi se terre partout. Hystérique, débraillé et adonné à la débauche, l’empereur vit dans la crainte du Golem qui va, selon ses astrologues, précipiter sa chute et dont tout le monde cherche à s’emparer ou à le mobiliser, y compris la comtesse Katerina Stradová (ou Strada, 1579-1629), concubine impériale qui voudrait empêcher le mariage de son amant – et père de ses quatre enfants - avec Isabelle d’Espagne. Si personne ne remet en cause l’existence de la créature, son corps pourtant imposant reste introuvable. Rodolphe ordonne au chancelier impérial Philipp Lang (un juif converti au christianisme) de faire parler ses ex-coreligionnaires en semant la terreur dans le ghetto. De nombreuses personnes sont arrêtées, torturées dans les geôles et condamnées au bûcher, voire à être jetées en pâture aux lions. Parmi eux un jeune érudit, le rabbin Jacob. Lang découvre le Golem caché dans les sous-sols de la synagogue et transfère le monstre, toujours immobile, en chaînes dans le Fossé aux Cerfs du château Hradschin afin d’être brisé en morceau devant la foule à l’occasion d’exécutions massives. Mais Rachel, l’épouse de Jacob, applique les formules secrètes que lui a transmises son mari et réveille la légendaire créature. Les voûtes de la prison s’écroulent. Enfonçant toutes les portes, le Golem détruit le palais impérial de fond en comble et fait périr le crapuleux chancelier, les ministres et tous les sbires dans un carnage de sang. Puis il précipite l’empereur lui-même dans la gueule de ses féroces lions. Les troupes de l’archiduc Mathias, frère et remplaçant de Rodolphe, libèrent la population de ses bourreaux.
➤ On peut s’étonner de voir Duvivier, roi du réalisme poisseux à la Simenon, cinéaste rosse, athée et d’un pessimisme foncier, s’égarer dans le fantastique en costumes, mais ce serait d’une part oublier sa création de La Charrette fantôme d’après Selma Lagerlöf (1939) et quelques autres égarements oniriques (Flesh and Fantasy en 1943, Marianne de ma jeunesse en 1955, etc.). D’autre part, le projet n’est pas le sien : le comédien et auteur dramatique tchèque Jan Werich a découvert dans son adolescence le film expressionniste de Wegener (cf. supra) et il va consacrer sa vie à la légende du Golem. Avec son ami Jiri Voskovec, également marqué par ce film, ils montent en 1931 une compagnie de théâtre (« Le Théâtre libéré ») dont une des premières pièces est leur adaptation humoristique du mythe du Golem, une satire qui récolte un grand succès public. Les studios Barrandov leur proposent d’en faire un film à condition qu’ils le confient à un cinéaste réputé ; leur choix se porte sur Duvivier. Or depuis Paris, Duvivier réécrit entièrement leur scénario avec André-Paul Antoine et Josef Kodicek, en supprimant d’office le double rôle comique de l’empereur et de son sosie boulanger. Furieux, Werich et Voskovec attaquent Duvivier en justice, gagnant des dommages et intérêts ainsi que l’obligation de citer leur nom au générique, mais rien de plus. Le réalisateur, alors au sommet de sa carrière (il vient de diriger Jean Gabin dans La Bandera), arrive à Prague en septembre 1935 avec une quinzaine de comédiens français – sa vedette Harry Baur en tête - et y tourne en français aux studios AB-Barrandov du 28 octobre au 18 janvier 1936, entouré d’une équipe technique exclusivement tchèque. L’acteur tchèque Ferdinand Hart, qui a fait carrière à Berlin dès 1923 et est retourné dans sa patrie avec l’arrivée de Hitler, mime le Golem. À l’arrivée, on a une œuvre bancale mais fascinante par son mélange incongru de drame, de fantastique et de farce tragi-comique, appuyée par un langage visuel aux cadrages obliques et aux éclairages très travaillés. Le propos à la fois fantasque et violent est renforcé par la présence virtuose de Harry Baur en dictateur tonitruant, ivre et vulnérable : c’est peu dire qu’il vole la vedette au monstre en titre ! Les décors du Russe André Andreïev (collaborateur de Max Reinhardt, Feyder et surtout Pabst), continuateur génial de l’expressionnisme allemand dans toute l’Europe, contribuent ici, avec l’angularité angoissante et sombre du ghetto et la monumentalité écrasante des lieux de pouvoir, à créer un climat quasi apocalyptique que seul viennent à atténuer l’irréalisme de la fable et un occasionnel cabotinage. Car c’est au niveau du scénario que pèche le film dont l’intrigue assez mince a tendance à s’égarer dans l’anecdote, en attendant qu’enfin, dans le dernier tiers, le Golem fasse son apparition ravageuse. On eût souhaité une prise de position plus ciblée face au totalitarisme antisémite qui, plus que jamais, menace toute l’Europe, mais la proximité de la frontière du Reich peut expliquer le résultat timoré, tandis qu’en France, le cinéma ne se fait pas tellement remarquer par son engagement progressiste. En Tchécoslovaquie, où le film est exploité en français avec des sous-titres tchèques, il fait l’objet de débats houleux sous prétexte que son supposé prosélytisme sémite serait « une falsification de l’histoire tchécoslovaque » (Comoedia, Paris, 4.5.36). À l’aube de l’invasion nazie, Werich et Voskovec s’exileront prudemment aux États-Unis, et leur scénario sera enfin porté à l’écran à Prague en 1951 (cf. infra). En France, pas tous les critiques sont enthousiastes, notamment dans l’extrême-droite. Ainsi le futur collabo François Vinneuil alias Lucien Rebatet écrit-il dans L’Action française : « Où allons-nous si des chrétiens se mettent à leur tour à faire de la propagande philosémite au cinéma ? » Comme on pouvait s’y attendre, le film est interdit en Allemagne, en Pologne, en Autriche, en Italie et en Hongrie. Il ne sera projeté en Allemagne qu’en 2000, à la Berlinale. – CH : Der Golem, GB/US : Golem – The Legend of Prague.
1951* Císaruv pekar – Pekaruv císar (Le Golem / Le Boulanger de l’empereur et l’Empereur des boulangers) (CS) de Martin Fric [et Jiri Krejcík]
Ceskoslovensky Státni-Film (Praha), 80+64 min./148 min./108 min. – av. Jan Werich (l’empereur Rodolophe II de Habsbourg / le boulanger Matej/Matthieu Kotrba), Maria Vásová (la comtesse Katharina Strada/Katerina Stradová, maîtresse de l’empereur), Natasa Gollová (Sirael alias Katerina), Bohus Záhorsky (le chambellan impérial Philipp Lang), Jirí Plachy (Edward Kelley), Zdenek Stepánek (le maréchal Hermann Christoph, comte de Rusworm), Bohumil Bezouska (le peintre Hans von Aachen), Frantisek Cerny (l’alchimiste Geronimo Alessandro Scotta), Frantisek Filipovsky (l’astrologue de la cour), Bohus Hradil (l’astronome Tycho de Brahe), Theodor Pistek (Portreeve), Fanda Mrázek (Halberdier), Vladimir Leraus (le délégué hongrois), Milos Nedbal (le médecin de la cour), Frantisek Holar (le commandant de la Garde), Ota Motycka (Pisar), Vera Chytilová (une demoiselle de la cour).
Une comédie satirique sur l’abus de pouvoir. Épouvantablement colérique, crédule, faible et sans descendance, l’empereur Rodolphe II de Habsbourg a trois obsessions qui lui font négliger non seulement la gouvernance du pays, mais aussi plaintes et misères de ses sujets : ses mauvaises dents, trouver l’élixir de jeunesse et donner vie à un Golem. Obnubilé par la farandole d’escrocs, de pseudo-magiciens et d’incompétents qui meublent son « laboratoire d’alchimie », il ne voit pas que ses ministres intrigants cherchent également à s’emparer du terrible géant de glaise pour déclencher une guerre lucrative et se débarrasser de lui. Les caisses du royaume sont vides.
Suite à un immense imbroglio, le brave boulanger Matej (incarcéré pour avoir distribué à la population affamée les brioches destinées à la table impériale) parvient à s’évader des donjons et à se terrer dans les appartements du souverain. Rodolphe II, qui croit avoir bu un élixir de jeunesse fourni par ses charlatans (mélange d’alcools forts et de morphine), aperçoit dans un miroir Matej, son parfait sosie, mais plus jeune de 25 ans. Fou de joie, l’ivrogne s’éclipse pour courir le guilledou, laissant Matej gouverner à sa place, soutenu par Katerina, une jeune paysanne. Mais les courtisans démasquent le faux Rodolphe et cherchent à l’éliminer tandis que le Golem, réveillé, détruit une partie du palais, tuant astrologues et charlatans. Le véritable empereur revient, constate les dégâts et, sur conseil de son jeune sosie, accepte de donner le Golem au peuple plutôt que de l’utiliser pour ses propres fins. Matej et Katerina installent le monstre assagi dans leur boulangerie où son énergie surhumaine est utilisée pour faire beaucoup de petits pains pour toute la communauté. Tout finit en chansons.
Le film est adapté de la pièce d’avant-guerre de Jan Werich et Jirí Voskovec, pièce de répertoire antifasciste jouée en 1931 par les l’insolents comédiens de « Osvobozené Divadlo » (« Théâtre libéré ») et que les studios Barrandov avaient déjà proposée à Julien Duvivier pour son film de 1935 (cf. film supra). Le scénario est signé Jiri Brdecka (spécialiste du film d’animation et assistant de Jiri Trnka). La comédie, retravaillée en fonction des temps et des nouveaux maîtres est en partie fable politique et en partie opérette, mais avec son entrain bon-enfant et son schématisme communiste elle peine à tenir toutes ses promesses, malgré quelques séquences du plus haut comique autour de la marmite du grand laboratoire transformé en champ de foire. Seule créature vraiment magique du film - un monstre informe de plus de deux mètres soufflant flammes et fumées rougeâtres - , le Golem va marquer le réveil du Peuple, version Staline. Le tournage est aussi onéreux qu’orageux, le jeune réalisateur Jiri Krejcík se fâche avec l’interprète principal, Jan Werich qui tient ici un double rôle, et doit céder sa place au prolifique vétéran Martin Fric. Le maître-marionnettiste Jiri Trnka dessine les costumes et le fameux sculpteur Jaroslav Horejc crée la silhouette du Golem. La future réalisatrice Vera Chytilová, alors un mannequin de 22 ans, fait ses débuts au cinéma en jouant une des dames de la cour. On choisit de tourner en Agfacolor pour augmenter les chances d’une exploitation internationale. Le film, réalisé d’avril à décembre 1951 aux studios Barrandov et en extérieurs à Hradcany (quartiers du château royal à Prague) et Pruhonice, est projeté en deux parties dans les cinémas tchécoslovaques où il devient très populaire, puis remonté en une partie après avoir éliminé 31 minutes, soit diverses scènes idéologiquement trop ciblées pour l’exportation à l’Ouest. Les cinéastes souhaitent, disent-ils, établir un parallèle entre la puissance magique du Golem et la bombe atomique dont certains veulent se servir pour leurs plans d’hégémonie universelle, alors que l’énergie nucléaire devrait être utilisée pacifiquement au profit de l’Humanité. Les références au peuple juif ont été prudemment gommées… Par la suite, Werich, trop bruyant, sera mis à l’écart par le régime communiste. Quant aux enjeux réels, ils reviendront avec l’actualité, moins de deux décennies plus tard : jadis lauréat du Prix d’État tchécoslovaque et couronné Artiste du Peuple, le réalisateur Martin Fric, 66 ans, décédera d’une crise cardiaque à l’annonce de l’entrée des chars russes à Prague en août 1968. – DE : Der Kaiser und sein Bäcker, IT : L’imperatore della città d’oro, GB/US : The Emperor and the Golem.
1967[(tv) Le Golem (FR) de Jean Kerchbron ; ORTF (2e Ch. 18.2.67), 115 min. – av. André Reybaz (Athanasius Pernath/le Golem), Pierre Tabard (l’étudiant Charouzek), Michel Etcheverry (le kabbaliste Hillel), Marika Green (sa fille Myriam), Magali Noël (Angelina, comtesse Wetzel), Georges Douking (Zwarck), François Vibert (Wassertrum), Françoise Winskill (Rosina), Alfred Baillou (Jaromir), Serge Merlin (Loisa), Pierre Tabard (Charouzek). – Le roman très touffu du théosophe viennois Gustav Meyrink (1931) adapté très fidèlement par Jean Kerchbron et dialogué par Louis Pauwels. Passionné d’occultisme, Meyrink n’utilisa que partiellement ce mythe ancestral, mais l’intégra avec habileté dans les événements affectant la vie intime d’Athanasius Pernath dans la Prague moderne. Un téléfilm austère et complexe filmé dans les studios des Buttes-Chaumont à Paris et présenté aux spectateurs par Louis Pauwels.]
1968Poslední Golem (Le Dernier Golem) (CS) de Jirí Brdecka – 1er épisode de Prazské Noci (Nuits de Prague)
Filmové studio Barrandov (Praha), 23 min. – av. Josef Bláha (le rabbin Jehoudi Loew), Martin Ruzek (l’empereur Rodolphe II de Habsbourg), Jan Klusak (le rabbin Neftali Ben Chaim), Frantisek Seba (l’assistant de Loew), Viktor Maurer (Jizochág, l’assistant de Loew), Lucie Novotná (la fille muette), Ladislav Gzela (le peintre milanais Giuseppe Arcimboldo,1527-1593), Václav Mares (un courtisan), Ladislav Tajovsky et Bohumil Klika (les esprits maléfiques de Neftali), Milan Mach (un gardien).
Lorsque le rabbin Loew refuse de réanimer le Golem, l’empereur Rodolphe II convoque à Prague Neftali Ben Chaim, le rabbin rival de Cracovie qui lui promet de créer un nouveau Golem en échange d’une lourde récompense. Loew décide de contrecarrer ses plans et crée une autre créature en glaise qui a la forme d’une belle jeune fille muette. Elle distrait Neftali de son travail et sabote sa tentative de faire fortune à la cour de Prague avant de redevenir glaise… Le premier volet d’un long métrage comportant 4 récits fantastiques qui se déroulent dans les quartiers mystérieux de la vieille ville tchèque (durée totale : 99 min.), écrit et réalisé par Jirí Brdecka, cinéaste connu en Europe de l’Ouest grâce à une amusante parodie du western américain (Joe Limonade, 1964) et une adaptation fort réussie de Jules Verne (Le Château des Carpathes, 1981), mais aussi scénariste du Golem de 1951 (cf. supra). Les trois autres segments sont réalisés par Milos Makovec (Fabricius a Zazanam et Otrávena travicka) et Evald Schorm (Chlebové strevícky). Le tournage a lieu de novembre 1967 à mars 1968 aux studios Barrandov et sort en juin 1969. - US/GB: Prague Nights, DE: Prager Nächte, IT: Notti di Praga, ES: Noches de Praga.
1980[Golem (PL) de Piotr Szulkin ; Zespol Filmowy Perspektywa, 92 min. – av. Marek Walczewski, Krystyna Janda, Joanna Zólkowska. – Variation aride sur le sujet déplacé ici dans le futur (science-fiction).]
1995[The Golem (US) de Lewis Schoenbrun; Eric P. Steckler Prod., 25 min. – av. Edward Asner (le vieux rabbin), David Sawyer (le Golem), Dan Cashman, Alejandra Cruz. – Au cœur de New York, fin du XXe siècle : lorsqu’une vieille synagogue est menacée d’être détruite par une agence immobilière, le rabbin fait appel à la magie.]
1998-2000(tv) The Golem (US) de Scott Wegener
David Garrison Productions (Nobleman Square DIY Filmmaking Community, Cincinnati)-Tri State Motion Picture (WCPO Channel-9 22.4.00), 120 min./99 min. – av. Richard L. Arthur (le rabbin Jehouda Loew, Maharal de Prague), David Wegener (le jeune Machyim), Rob Lane (le jeune Yehhoudah Loew), Lisa Butts (Pearl), Steve Ratcliffe Jr. (Yossel, le Golem), Emma Carlson-Berne (Rivka), Ernie Rowland (père Thaddée, un ermite fou), Wendell Raney (le cardinal), Père Dan Winters et Quentin Bonnert (les prêtres), Dean Steede (le père Bitter), Phillip Lawrence (l’assassin), Rob Calvert (l’envoyé impérial), Garrick Reed (Reuben), Sharon Rose Tyahur (Ruth), Jim Stump (l’empereur Rodolphe II de Habsbourg), Mark Yungblut (Maximilien Ier, duc de Bavière), Billy Chaffin (Johannes Kepler), Jon Huffman (l’astronome danois Tycho Brahe), Stephen Jutras (Yitzchak Katz), George Fee (Lamech), Liam Helmes (Caine), Marc Epplinhill (Nock), Aaron Holbrook (Andrew), Steve Caminiti et Brad Slatten (des ivrognes), Steve Ratgliff Jr. (Yossell), Jeff Horick (Vagon).
Une curiosité dans la mesure où le jeune auteur (scénario, production, réalisation) californien de ce téléfilm est le petit-neveu de Paul Wegener, qui créa le chef-d’œuvre muet de 1920… Seul ce lourd héritage peut expliquer l’initiative aussi sympathique que pathétique de ce produit bricolé avec l’aide de 150 bénévoles en costumes bigarrés. On y a rassemblé des moments-clé de la légende (situés ici en 1577), la maltraitance des juifs dans le ghetto (accusés de boire du sang chrétien !), les principaux protagonistes historiques, la création du Golem (ici une sorte de bodybuildé à la Maciste tout sauf impassible), du théâtre d’amateur parsemé de gags (le nain), de bagarres ou d’épisodes futiles (la tentative d’assassinat à l’arbalète du rabbin ou du cardinal, les manigances du diabolique père Thaddée), le tout filmé dans une ferme de Warren County (New York), à Paramount’s Kings Island (Cincinnati) et mélangé à des images prises dans les anciens quartiers de Prague, enfin garni d’incrustations maladroites de flammes, d’éclairs et de formules magiques en hébreu. Ce salmigondis récolte trois Emmy Awards pour la production, la photo et l’éclairage. Monté avec des moyens privés et modestes, le film est pratiquement terminé lorsque l’ordinateur qui contient la matrice implose, réduisant la majorité du travail à néant. Il faudra deux ans supplémentaires pour restaurer le tout. Une farce taquine du rabbin Loew ?