VI - EUROPE CENTRALE ET DE L’EST, BALKANS, TURQUIE et invasions mongoles

3. LE ROYAUME DE HONGRIE

3.2. La notoire comtesse Erzsébet Báthory

L’Histoire d’abord, et la légende - pour ce qu’on en sait : le couple formé par le comte Ferenc Nádasdy, guerrier violent, cauchemar des Ottomans, et la belle mais cruelle Elisabeth/Erzsébet Báthory (1560-1614) qui maltraite ses soubrettes, unit le sang le plus pur de la noblesse hongroise ; ils se seraient mariés en 1575 – elle a 15 ans - en présence de l’empereur Maximilien de Habsbourg. Leur fortune est immense : dix-sept châteaux. Elle lui donne quatre enfants. Le comte décède en 1604, à 49 ans, et sa veuve, à présent la femme la plus riche du royaume, cultivée et polyglotte, s’installe dans sa forteresse de Csejte/Cachtice dans les Carpates slovaques où, selon la rumeur, pour conserver la jeunesse de ses traits, elle va laisser libre cours à ses perversions en se baignant dans le sang de jeunes filles vierges, « chair fraîche » pourvoyée dans les fermes de la région par de fidèles servantes. Dans les oubliettes du château, elle fait installer un sarcophage garni de piques acérées où périssent en hurlant ses victimes transpercées. Alerté par les cris, le curé János Ponikenus (ou le pasteur luthérien István Magyari ?) fait un rapport circonstancié à son évêque, sans suite. Mais la criminelle fait une erreur en ciblant non plus les paysannes, mais aussi des jeunes filles de la noblesse appauvrie et les rumeurs jusque-là étouffées arrivent jusqu’à Vienne. Le roi de Hongrie – prince de la maison de Habsbourg - reçoit les plaintes de l’aristocratie locale, le dossier de l’évêque refait surface, et le monarque charge le grand palatin de Haute-Hongrie, György Thurzó, d’enquêter. Le 29 décembre 1610, le palatin découvre les cages de fer dans les souterrains et un journal intime de la comtesse qui révèlerait avec maints détails horrifiques l’exécution de 650 jeunes femmes dont les cadavres exsangues furent en partie dévorés par les loups… Par égard pour les familles princières Báthory et Nádasdy, le procès se tient à huis clos, le 6 janvier 1611 (un scandale public aurait jeté la disgrâce sur les héritiers et la fortune considérable d’Erzsébet aurait été saisie par la couronne). La comtesse est condamnée à la réclusion à vie, emmurée « sans croix et sans lumière » dans une pièce de son château. Elle y meurt le 21 août 1614.
Mais pour les historiens récents (László Nagy dès 1984, Tony Thorne en 1997), le nombre de victimes et les prétendus bains de la comtesse dans leur sang restent sujet à caution, de même que l’accusation générale avec ses aveux sous torture, sans témoins, un récit imaginaire qui pourrait bien être le fruit de la lutte des princes de Transylvanie contre les Habsbourg, des protestants contre les catholiques, sans parler de la dette importante dont la Couronne Hongroise – à savoir Rodolphe II, roi de Hongrie et de Bohème, et son frère et successeur Matthias II - était redevable aux Báthory suite à des emprunts pour combattre les Turcs. La première version imprimée de la légende Báthory n’apparaît qu’en 1729 dans la Tragica Historia du jésuite László Turóczi et les tortures évoquées sont peut-être le fruit littéraire du XIXe siècle, à l’instar de la nouvelle Ewige Jugend (Jeunesse éternelle) de Leopold von Sacher-Masoch en 1874 qui a indirectement inspiré les romans de vampires classiques de Sheridan Le Fanu (Carmilla, 1872) et Bram Stoker (Dracula, 1897).
1967[Odhalenie Alzbety Báthorycky [=A la découverte d’Elisabeth Báthory] (CZ) de Ján Lacko, long métrage de fiction satirique (84 min.) dans le cadre du tournage d’un documentaire sur la comtesse sanglante, avec Frantisek Dibarbora, Emilia Vasáryová et Josef Hajducík (filmé à Mikulov en Moravie).]
1971Countess Dracula (Comtesse Dracula) (GB) de Peter Sasdy
Alexander Paal/Hammer Films, 93 min. - av. Ingrid Pitt (la comtesse Erzsébeth Báthory), Nigel Green (le capitaine Dobi, régisseur), Sandor Elès (Imre Toth), Maurice Denham (Maître Fabio, le bibliothécaire), Patience Collier (Julia Sentesz), Peter Jeffrey (cpt. Balogh), Lesley-Anne Down (Ilona), Leon Lissek (le sergent des baillis), Jessie Evans (Rosa), Andria Lawrence (Ziza), Susan Brodrick (Teri), Ian Trigger (le clown), Nike Arrighi (la gitane), Peter May (Janco), John Moore (le prêtre), Joan Haythorne (la cuisinière), Sally Adcock (Bertha).
On ne sera pas étonné d’apprendre que la toute première illustration des méfaits de Dame Báthory à l’écran provient de la Hammer Films, firme britannique spécialisée dans le genre fantastique technicolorisé, horrifique et sanglant, rendue célèbre dès 1957 grâce au cinéaste Terence Fisher et à ses deux vedettes, Christopher Lee et Peter Cushing. Mais le fameux trio n’est hélas pas au rendez-vous ici, et Peter Sasdy (d’origine hongroise, comme son producteur Alexander Paal) se contente d’une illustration bien molle, avec, toutefois, de l’imagerie locale assez soignée, costumes magyars, folklore et bohémiens compris. Le tournage s’effectue de juillet à septembre 1970 en Eastmancolor aux studios de Pinewood à Iver Heath, dans les onéreux décors Tudor qui ont servi pour Anne of the Thousand Days de Charles Jarrott (1969). Diana Rigg ayant hélas refusé le rôle-titre, c’est la Polonaise Ingrid Pitt (une rescapée des camps nazis, puis membre de la troupe de Bertolt Brecht à Berlin-Est) qui la remplace avec tempérament devant la caméra ; son partenaire Nigel Green, un habitué des rôles en uniforme (Zulu, Khartoum) dont c’est le dernier film, se suicidera moins d’une année plus tard. – Synopsis : Lors de l’enterrement du comte Nádasdy, sa veuve plus âgée, la comtesse Erzsébeth/Elizabeth, est attirée par le jeune Imre Toth, de 20 ans plus jeune, fils du meilleur ami du défunt, puis se met en colère en apprenant que ses propres domaines sont à partager avec sa fille Ilona. Lorsqu’elle bat une servante, le sang de celle-ci rejaillit sur son visage qui retrouve ainsi miraculeusement la fraîcheur de la jeunesse. Elizabeth fait enlever sa propre fille, sur le chemin de retour de Vienne, et prend sa place dans les bras d’Imre qu’elle a décidé d’épouser. Désormais, le capitaine Dobi, son amant jaloux, est chargé de la pourvoir en chair fraîche à saigner, mais l’effet ne dure pas et sa laideur augmente à chaque bain d’hémoglobine (un renvoi au Dr. Jekyll). Lors de la cérémonie nuptiale dans la chapelle du château, à la frayeur générale, elle se transforme en vieille femme grimaçante et hystérique qui, apercevant sa fille ramenée à son insu par Dobi, se précipite sur elle pour la poignarder. Imré protège l’innocente Ilona au prix de sa vie. Tandis qu’Elizabeth et Dobi attendent le bourreau, la population dehors murmure « comtesse Dracula »… Aucun rapport concret avec le vampirisme, certes, mais le titre du film suffit à attirer les badauds et les effets d’hémoglobine des vierges frôlent la sorcellerie. Ainsi, par la faute de la publicité Hammer, la comtesse fait désormais stupidement partie des morts-vivants suceurs de sang. – DE/AT : Comtesse des Grauens, ES : La condesa Drácula, IT : La morte va a braccetto con le vergini.
1971[Les Lèvres rouges / Le Rouge aux lèvres / Blut an den Lippen (1971) (BE/FR/DE) de Harry Kümel, avec Delphine Seyrig en comtesse Erzsébeth Báthory, vampire moderne sévissant à Ostende au XXe siècle, entourée de John Karlen (Stefan) et Andrea Rau (Ilona Harczy).]
1973[Ceremonia sangrienta / Le vergine cavalcano la morte (Cérémonie sanglante) (ES/IT) de Jorge Grau ; X Films-Luis Film, 89 min. - av. Lucia Bosè (la comtesse Erzsébeth Báthory), Espartaco Santoni (le marquis Karl Ziemmer). – Le film reprend des éléments de la légende mais situe celle-ci en 1807, du temps de Napoléon. - US/GB: The Legend of Blood Castle / The Bloody Countess, DE: Comtesse des Grauens.]
La comtesse Báthory (Paloma Picasso) examine ses futures victimes dans le film de W. Borowczyk.
1974[épisode :] Contes immoraux – 3. Erzsébet Báthory (FR) de Walerian Borowczyk
Anatole Dauman/Argos Film (Paris), Syn-Frank Enterprises, 125 min./115 min./103 min. - av. Paloma Picasso (la comtesse Erzsébet Báthory), Pascale Christophe (István, son page), Florence Dauman et Marie Forså (des jeunes paysannes).
Troisième volet du film (34 min.) : En 1610, dans le comtat de Nyitra en Hongrie. Majestueuse sur von cheval noir, la comtesse Báthory, accompagnée de son page István et de ses gens d’armes, fait irruption dans la cour d’une ferme. Les plus belles paysannes, faites captives, sont emmenées au château de Csejta. Là, après s’être déshabillées, lavées, parfumées, et avoir bu un mystérieux nectar, elles participent à une gigantesque orgie qui se transforme bientôt en un bain de sang... – Dans le rôle-titre, la propre fille de Picasso. Les autres épisodes de ce film-provocation aux effeuillages en série concernent notamment Lucrèce Borgia. Le cinéaste-plasticien polonais exilé à Paris Walerian Borowczyk, érotomane esthétisant proche des surréalistes, considère son ouvrage frondeur, audacieux et irrévérencieux comme un « manifeste contre l’indécence de la censure ». D’abord interdit, il finit par rencontrer un très large public en salles. Un phénomène de mode couronné par le Prix de l’Age d’Or 1974, aujourd’hui un brin ennuyeux. - US : Immoral Tales, DE : Unmoralische Geschichten.
1980[Krvavá pani [=La Comtesse sanglante] (CS) dessin animé de Viktor Kubal (72 min.) sur la comtesse Báthory (narration : Jela Lukesová).]
2000Bathory (US) de Brian Topping
Dan Ko Production, court métrage. – av. Diane Witter (Elisabeth Báthory), Rayder Woods (le comte Philippe Thurzó), Julie Dreyfus (dame Katarina), Carole Ruggier (Anna Darvulla).
2005Báthory (AR) de Cayetana Vidal
Mercedes Fantini Ortiz, court métrage. - Production indépendante filmée à Buenos Aires.
2007[Metamorphosis (DE/HU) de Jenö Hódi, av. Adél Kováts (la comtesse Elizabeth Báthory), Irena A. Hoffman Violette (Elizabeth Batory, sa fille au XXe siècle) et Christophe Lambert (le comte Constantine Thurzó). – La population des Carpates se révolte contre la comtesse sanglante. Le comte Thurzó l’enferme dans la tour d’un monastère, puis enlève sa fille qu’on retrouve en vampire au XXe siècle.]
2008[(vd) Blood Countess suivi de Blood Countess 2: The Mayhem Begins (CZ/CA) de Lloyd A. Simandl ; North American Pictures (Praha), 2 x 86 min. – Kristina Uhrinova (la comtesse Elizabeth Báthory), Nikita Valentin (Klara Báthory), Dalibor Boubin (frère Marko), Sabibe Maory (Nora). – Un jour dans la vie de la comtesse, prétexte à une suite monotone de séquences sado-maso lesbiennes filmées dans les studios Barrandov à Prague.]
Une comtesse (Anna Friel) fort peu diabolique et son caprice, le peintre dit le Caravage (2008).
2008Bathory, Countess of Blood / Bathory – A Legend Has Many Faces / Báthory – A legenda másik arca (Chroniques d’Erzebeth : Le Royaume assailli) (SK/HU/CZ/GB) de Juraj Jakubisko
Deana Jakubisko, Mike Downey, Sam Taylor, Zorana Piggott, Peter Miskolczi/J&J Jakubisko Film Slovakia s.ro.-Film and Music Entertainment Ltd. (London)-Jakubisko Film s.r.o. (Praha)-Eurofilm Stúdió KFT (Budapest)-Lunar Films Ltd. (London)-Concorde Film Trust (Budapest)-Eurimages, 141 min. – av. Anna Friel (Erzsébet Báthory), Karel Roden (le comte palatin György Thurzó), Vincent Regan (Ferenc II Nadasdy), Hans Matheson (Michelangelo Merisi da Caravaggio, dit le Caravage), Deana Horváthová (Anna Darvulia), Franco Nero (Mathias II, roi de Hongrie), Antony Byrne (le pasteur Ponicky), Bolek Polivka (le père Peter), Jirí Mádl (Cyril, son jeune disciple), Monika Hilmerová (la comtesse Czobor), Jaromir Nosek (Miklós Zrínky), Marek Majesty (le prince Gábor Báthory), Marek Vasut (Gabriel Bethlen, prince de Transylvanie), Vincenzo Nicoli (Zsigmond Báthory), Tim Preece (le cardinal Ferenc Forgách de Ghymes), Jan Vlasák (le juge Sirmiensis), Derek Pavelcik (Pál, fils d’Erzsébet), Anicka Jurková et Katerina Petrovová (Erzsébet à 9 ans et à 14 ans), Michaela Drotárová (Erika, la servante).
Première remarque : de toutes les versions filmiques sur la redoutable comtesse, celle-ci est la seule produite et réalisée par les pays concernés, soit un consortium d’Europe centrale réunissant la Hongrie, la République tchèque, la Slovaquie - la belle Hongroise vécut dans une région aujourd’hui slovaque - et enfin Londres pour cinq interprètes (Anna Friel, frappante dans le rôle-titre, vient du Lancashire) ; le film est parlé anglais. Deuxième point original : le vétéran slovaque Juraj Jakubisko s’y applique à innocenter la dame, victime, pense-t-il, de jalousies, de cupidité et de la haute politique… et cela au risque de la faire rayer du Guinness Book of World Records où elle figure à titre de la tueuse en masse la plus prolifique de l’Histoire ! « Moins les faits sont avérés, plus ils laissent place aux légendes », dit un carton initial. « Fut-elle le diable ou un ange ? », se demande le chroniqueur du récit, le vieux père Piotr. Selon l’hypothèse du cinéaste, la comtesse Báthory effectuait des expériences médicales et des autopsies rudimentaires (punies de mort par l’Église) dans un hôpital installé dans les souterrains du château, d’où l’abondance de sang sur les sols ; on y soigne aussi les nombreuses morsures de serpent. Enfin, la comtesse s’est liée avec une prétendue sorcière, Anna Darvulia, qui la sauvegarde de toute intoxication ou infection et finit par lui promettre la beauté éternelle grâce à des bains de plantes rougeâtres – et non d’hémoglobine.
En 1593, redoutable cavalière, Erzsébet défend son château de Csejte/Cachtice contre les Turcs et les affronte même au sabre, tandis que son mari (qu’elle a épousé à l’âge de 11 ans), le comte Ferenc Nádasdy, souvent absent à la guerre pendant des mois, combat férocement l’Ottoman sur le champ de bataille, notamment à Esztergom le 7 septembre 1595. Enceinte, la comtesse perd son enfant suite au viol brutal de son époux ivre. Au cours de ses campagnes, Nádasdy arrache à l’ennemi un captif de marque : l’artiste milanais Michelangelo Merisi da Caravaggio, dit le Caravage (1571-1610), une prise de guerre égarée en Hongrie et que son acquisiteur charge de faire le portrait de sa femme et de sa progéniture (licence poétique, car le Caravage n’a quitté qu’une fois la péninsule italienne, pour Malte). Capricieuse et autoritaire, Erzsébet traite l’artiste notoirement bisexuel comme sa propriété, et celui-ci en profite en disséquant des cadavres à l’abri des regards, esquisses utiles pour ses futurs tableaux. Jaloux de cette tournure inattendue, le comte tend au Caravage une coupe de poison que la comtesse, ignorant tout, porte à ses lèvres ; Darvulia parvient à la sauver de justesse. Quelque temps plus tard, Nádasdy est à son tour capturé par les Turcs à Sarvár ; condamné à être décapité, il parvient à s’échapper avec l’aide de son adjoint et cousin par alliance, le perfide comte palatin György Thurzó qui cherche ainsi à hériter de sa colossale fortune (un tiers du pays). Peu après, Nádasdy succombe à ses blessures. Une fois veuve, Erzsébet éconduit le toujours intrigant Thurzó, lui préférant son jouet, le beau Caravage qui, lui, parvient à prendre le large. Erika, une de ses domestiques ayant été violée par Thurzó, la comtesse la console en lui donnant un couteau à double lame pour se défendre des trop fréquentes assiduités du sexe fort. On découvre ainsi un homme tué par deux empreintes à la gorge et le populo en déduit qu’il a été mordu par un vampire. Ainsi naissent les légendes. Pour se venger, le féroce cousin fait d’abord enlever et torturer Darvulia à qui il arrache la langue, puis verse dans les boissons de la comtesse des champignons hallucinogènes qui la font passer pour folle ; dans son délire, elle tue une domestique. Mourante, Darvulia accuse Thurzó (dont elle a griffonné le nom avec son sang sur la paroi) et Erzsébet, combative, en furie, jure de la venger, soutenue en cela par son jeune neveu, le prince Gábor Báthory. Mais entretemps, l’ennemi a recruté les deux beaux-fils dégénérés de la comtesse et de puissants alliés à la Cour royale à Vienne comme dans le clergé qui, cela va sans dire, réclament aussi son dû. Aveuglé par son entourage complotiste et séduit par les gains en perspective, le roi Mattias II (campé par l’Italien Franco Nero) n’intervient pas en faveur de cette trop riche protestante. Grâce à Gábor, Erzsébet parvient à éloigner son jeune fils Pál des meurtriers, mais de nuit, les sbires de Thurzó égorgent d’innombrables paysannes adolescentes de la région et marquent leurs cadavres retrouvés dans le village du sceau familial des Báthory. La veille de Noël 1610, Thurzó passe à l’action, sa soldatesque en cagoule envahit Csejte par les souterrains et exécute tous les serviteurs du château, témoins embarrassants, après leur avoir extorqué de faux aveux. Erzsébet est emprisonnée sans pouvoir se défendre, désespère de ne plus revoir son fils, apprend l’assassinat de Gábor et meurt en prière dans sa cellule, mystérieusement engloutie par les flammes des bougies autour d’elle. Thurzó, effondré, reconnaît alors qu’il l’a toujours aimée.
L’Histoire est écrite par les vainqueurs (« Bathóry » (2008).
 ➤ En résumé, Jakubisko veut démontrer comment les exploits sanguinaires qu’on attribua à la « diabolique comtesse » furent en fait des manœuvres de déstabilisation pour s’emparer de ses territoires, dans une Europe centrale aux frontières constamment fluctuantes, proie d’envahisseurs féroces. Selon lui, quoiqu’aristocrate autoritaire, parfois insensible comme toute sa classe, impitoyable et combative, la comtesse aurait aussi été une mère attentive, fervente protestante, soignant de nombreux enfants, mais désécurisée, en proie à une certaine naïveté passionnelle - et surtout, née beaucoup trop tôt. L’époque et le milieu sont remarquablement restitués, avec des nuances chromatiques originales variant selon le contexte (violents clairs-obscurs à la Caravage, réalisme sanglant, magnifiques campagnes enneigées, la cour de Vienne en blanc et or avec la musique de Monteverdi) pour offrir une sorte de tapisserie chatoyante mêlant l’horreur, le thriller, la romance, la ballade et parfois même la comédie dans une sorte de conte triste et onirique, oscillant entre la réalité sordide et l’imaginaire débridé au point d’en étouffer le sujet même du film. Et c’est là que le bât blesse : entraîné par sa fougue poétique et sous l’emprise d’une exubérance visuelle très « Mitteleuropa », Jakubisko émaille sa fresque d’inutiles fioritures fantasmatiques proches du cinéma d’Emir Kusturica ou de Sergej Paradjanov, comme s’il voulait englober le foisonnement de tout un siècle en folie, dont l’Histoire fut écrite par les vainqueurs. Il étouffe son récit révisionniste dans un trop de batailles à la Kurosawa (on aurait pu en supprimer la moitié), de détails superfétatoires et de rajouts incongrus tels ce tandem burlesque de moines espions, le père Piotr et son disciple Cyril, chargés de percer le mystère de Csejte et distrayant le péquenot avec leurs inventions anachroniques (parachute, skis, patins à roulettes mécaniques, etc.). Ce fourre-tout excessif handicape un spectacle « écrit, réalisé et peint par… » (dixit le générique, exprimant l’implication du cinéaste à tous les niveaux de la conception plastique). On ne peut que regretter que cet ensemble si généreux et somptueux soit handicapé par un rythme narratif incontrôlé, qui finit aussi par nuire au développement psychologique des personnages.
Ce qui n’empêchera pas le film d’être le plus grand succès commercial de l’année 2008 en Tchécoslovaquie. Mais, financé avec un budget de 10 millions d’euros, il n’en rapporte qu’un tiers sur le plan international. Le tournage – impliquant 5000 costumes - se déroule de décembre 2005 à octobre 2006 en République tchèque (aux châteaux de Tocnik, Pernstejn, Zvikov, Krivoklát, Sovinec et Jindrichová Hradec, à Telci, Ruzena, Lednice, Velké Losiny, Buchlovice, Zebrák, Kutná Hora et à Melnik pour les batailles), en Slovaquie (au château de Cachtice et son musée en plein air, à Pribylina et dans les Hautes Tatras), en Autriche, en Hongrie, enfin dans les studios de Three Brothers à Prague et de Koliba à Bratislava. Une postproduction ultra-compliquée retarde la sortie de plus d’une année. - DE: Bathory – Die Blutgräfin, ES : Bathory : La Condesa de sangre.
2009* La Comtesse / Die Gräfin. Die wahre Geschichte der Erzebet Bathory / The Countess (FR/DE) de Julie Delpy
Julie Delpy, Matthew E. Chausse, Christopher Tuffin, Hengameh Panahi, Andro Steinborn/X Filme Creative Pool GmbH (Wolfsburg)-Celluloid Dreams Productions (Paris)-Tempête sous un crâne Productions (Paris), 100 min. – av. Julie Delpy (la comtesse Erzsébet/Elisabeth Báthory), Charly Hübner (le comte Ferenc Nádasdy, son mari), Daniel Brühl (István Thurzó), William Hurt (le comte palatin György Thurzó, son père), Anamaria Marinca (Anna Darvulia), Sebastian Blomberg (Dominik Viznaka), Anna Maria Mühe (Bertha), Frederick Lau (Janos), Adriana Altaras (tante Klara), Rolf Kanies (le comte Krajevo), Jesse Inman (le roi Matthias II de Hongrie), Andé Hennicke (Andreas Berthoni), Jeanette Hain (Anna Báthory), Robert Schupp (Gyorgy Báthory), Felix Vörtler (le révérend Matej), Nora von Waldstätten (Kati von Kraj), Anna Hausburg (Kasia von Rosenheim).
Cette œuvre écrite, produite, réalisée, mise en musique et interprétée par la comédienne française Julie Delpy (de retour d’Hollywood et parfaitement anglophone) respecte dans les grandes lignes les éléments biographiques de la légende. - A la mort de son mari et aidée de sa confidente Anna Darvulia, la comtesse Erzsébet Báthory étend progressivement son influence jusqu’à devenir la femme la plus puissante de Hongrie, suscitant à la fois admiration, crainte et haine. Son lointain cousin György Thurzó voudrait l’épouser, mais elle refuse car elle s’est éprise du séduisant fils de ce dernier, István, de retour de Vienne et âgé de 21 ans. Ils deviennent amants et, à 39 ans, Erzsébet connaît enfin l’amour. Mais Thurzó père, blessé dans son amour-propre, désapprouve cette liaison et marie son fils à la fille d’un riche marchand danois. Désespérée, la comtesse perd pied, se fait une incision dans la poitrine où elle glisse une mèche des cheveux de son amant avant de se recoudre elle-même. Furieuse de constater qu’István semble heureux en mariage, elle devient obnubilée par son vieillissement, qu’elle pense stopper en utilisant le sang de jeunes vierges, remède qui aurait un effet de jouvence sur sa peau. Mais il faut pour cela toujours du sang frais et une vague de meurtres inexpliqués se produit dans la région. Au courant des mystérieuse disparitions, le roi Matthias II entend se servir de la rumeur de sorcellerie qui court sur la comtesse, à qui il doit beaucoup d’argent, étant en pleine guerre contre les Ottomans. István et mandaté par son père pour enquêter et démontrer la culpabilité d’Erzsébet. En se revoyant, les anciens amants succombent et finissent au lit, mais István croit néanmoins la comtesse coupable et la livre à la justice. Tous ses biens sont confisqués au profit du clan György, tandis que la dette du roi est annulée. La comtesse accepte son châtiment et exprime un amour éternel pour István. Emmurée, elle refuse de se suicider pour ne pas être condamnée à l’Enfer, mais se met à douter dans sa foi. Elle finit par sucer son propre sang. Son corps sera jeté, enfoui sans cercueil, dans une fosse creusée à même la terre.
➤ Lancée par Jean-Luc Godard dans Détective (1984) et César du meilleur espoir féminin 1987 pour La Passion Béatrice de Bertrand Tavernier, Julie Delpy, l’éclectique star au visage de madone à la Botticelli, respecte certes la légende de cette « serial killer » hongroise mais lui trouve quelques circonstances atténuantes. Sans nier les épouvantables crimes commis, c’est moins le monstre qui intéresse l’auteure que la femme désespérément amoureuse d’un garçon de dix-neuf ans son cadet (une liaison inventée pour le film), autant victime romantique de sa propre folie que de son époque, elle aussi terriblement cruelle et tourmentée - car comme elle le formule à la fin, « si j’avais été un homme, j’aurais pu tuer des centaines de gens et quand même être un héros ». Tout en développant la complexité, l’ambiguïté du personnage en titre, à la fois meurtrière terrifiée par la déchéance physique et rêveuse fragile, le film démontre que ce sont la perte amoureuse et l’angoisse de la mort qui sont à l’origine de cette démence transformant son altière beauté en masque de haine féroce. Par ailleurs, féministe avant l’heure (elle avait la réputation d’avoir de nombreux amants, de tous âges, et aussi des amantes), intelligente et cultivée, la comtesse devient ici l’objet d’une conspiration fomentée par la noblesse pour confisquer ses richesses et prouver au peuple que « les femmes ne peuvent accéder au pouvoir ». En faisant allusion à un complot de la société patriarcale dont elle serait la victime, le film réussit à réveiller un zeste d’empathie : bouc émissaire, Erzsébet Báthory paie son indépendance d’esprit au prix fort.
Visuellement, la réalisatrice opte pour un classicisme efficace mais sans effets grandiloquents. Elle-même porte des costumes austères, appliquant une palette chromatique plutôt limitée qui joue sur les noirs, les blancs, les verts dans une suite d’images discrètement hantées par la putréfaction tandis que l’aspect folklorique est réservé aux paysans à l’extérieur. Il aura fallu à Julie Delpy huit ans pour financer son projet initialement intitulé Bathory, d’abord sous forme d’une coproduction américano-hongroise prévue pour 2005, avec Radha Mitchell (Anna Darvulia), Thomas Kretschmann (István) et Ethan Hawke (György Thurzó). Ce dernier est remplacé par William Hurt, Américain vivant à Paris (le film est parlé anglais) qui confère à son rôle une dimension plutôt machiavélique. Finalement, le financement est germano-français, avec un budget modéré de 8 millions d’euros. Le tournage, de février à avril 2008, se fait surtout en Allemagne, dans le Brandebourg, à Berlin (salle des miroirs de « Clärchens Ballhaus »), à Potsdam (studios de Babelsberg), en Saxe (châteaux de Kriebstein et de Mildenstein à Leisnig, forteresse de Königstein, Meissen, Zittau), en Thuringe (Eisenach), en Saxe-Anhalt et en Roumanie. Le film est présenté hors compétition au Festival de Berlin en février 2009 et récolte un peu partout un joli succès et une presse laudative. - IT : La Contessa, ES : La condesa, RO : Contesa Însângerata.
2015Krovavaya ledi Batori [=La sanglante Dame Bathory] / Lady of Csejte / The Blood Queen (RU/US/RO) d’Andrei Konst
Hayden et Tove Christensen, Georgiy Malkov, Vladimir Poliakov, Sarik et Gevond Andreasyan, Steven Schneider/Western Glacier Films (Los Angeles, Toronto, Moskva)-Enjoy Movies (Moskva), 108 min. - av. Svetlana Khodchenkova (Elisabeth Báthory), Isabelle Allen (la Bohémienne Aletta), Pavel Derevyanko (Attlia), Ada Condeescu (Katja), Lucas Bond (Mischa), Sandu Mihai Gruia (le cuisinier), Alexandra Polana (Ilona), Lia Sinchevici (Dorata), Valentin Teodosiu (l’ours), Claudiu Trandafir (le juge Theodosius), Paul Octavian Diaconescu (Lazlo), Vladimir Grosu (Arpad).
La dernière année de la comtesse Báthory avant son arrestation. Aux alentours du château de Csejte/Cachtice, des enfants, pour la plupart des adolescentes, disparaissent depuis longtemps. Les personnages principaux de cette version sont un frère et une sœur d'un camp de gitans, Mischa et Aletta, qui vivent de ruses et de vols et recherchent également leur sœur aînée Katya, disparue il y a un an. Un jour, les enfants sont surpris en train de voler, le juge les condamne à avoir une main coupée, mais sur ordre de la comtesse, ils sont libérés et transférés sous sa garde dans l’orphelinat du château. Les enfants soupçonnent qu'il s’y passe quelque chose de louche et enquêtent pour découvrir ce qui est arrivé à leur sœur. Mais ils se heurtent au silence suspect des serviteurs de la comtesse Báthory, qui participent à ses terribles crimes, ainsi qu'aux autorités locales qui tolèrent la femme influente… À priori, il était amusant de choisir le point de vue des victimes, mais à l’arrivée on découvre un produit fauché qui lorgne vers Blanche-Neige ou Hänsel et Gretel, quoique bien trop effrayant pour des enfants et trop sage pour un public adulte. Un film entre deux chaises, tourné dans les studios MediaPro à Bucarest, en Transylvanie et au château Corvin à Hunedoara (Roumanie). - DE: Die dunkle Gräfin, GB: Blood Countess.
2018(tv) Elizabeth Bathory : Mirror, Mirror (US) d’Alice Troughton
Série “Lore (Mythes et croyances)” saison 2, no.2, Chris Ness, Isabel San Vargas, Alyssa Clark/Amazon Studios-Propagate-Valhalla Entertainment (video 19.10.18), 36 min. – av. Maimie McCoy (Elizabeth Báthory), Rosalind Eleazar (Ava), Ella Hunt (Dame Marguerite), Anna Kaderávková (Sophia), Michaela Petriláková (Vera), Zoran Kovacevic (un serviteur), Jirí Wohanka (le magistrat), Markéta Gajdosová. – Court métrage tourné à Prague.
2019Báthory : Virgin Blood (US) de Ryan Swantek
Ryan Swantek Prod., court métrage. – av. Darryl Sposato (Elizabeth Báthory), Kaylee Giza (une vierge). - Filmé à Sarasota (Floride), avec la musique de Craig Conner.