I - LE ROYAUME DE FRANCE

Sacha Guitry, un Louis XI saisissant, tordu, chétif, maigrelet, dans son film « Si Paris nous était conté » (1955).

8 . LE CRÉPUSCULE DU MOYEN ÂGE: LOUIS XI (1461 à 1483)

Né en 1423, fils aîné de Charles VII (qu’il déteste) et de Marie d’Anjou. Épouses: Marguerite d’Écosse (?-1445) et Charlotte de Savoie (1442-1483). Politicien rusé, retors et avare, grêle et machiavélique (on le surnomme « l’Universelle Aragne »), il combat la haute noblesse féodale et le clergé en s’appuyant sur la bourgeoisie, encourage l’économie nouvelle et impose l’imprimerie en France. Le fait qu’il ait réussi à rattacher plusieurs principautés importantes au territoire royal – agrandissement effectué aux prix d’escroqueries politiques – peut être considéré comme une étape essentielle dans l’unification du pays. Il laisse toutefois derrière lui une véritable « légende noire » illustrée par sa cruauté occasionnelle et le sort terrible qu’il aurait réservé à ses ennemis (enfermés dans des cages de fer minuscules baptisées « fillettes du roi »).
Les princes qui possèdent les grands fiefs de la couronne, particulièrement le duc de Bourgogne et de Bretagne, gouvernent leurs États en seigneurs absolus et ne se font aucun scrupule de lever l’étendard contre leur suzerain, le roi. Ils constituent un danger potentiel face à l’Angleterre dont le monarque, Edward IV (alors plongé dans la guerre des Deux-Roses), se dit toujours, comme ses prédécesseurs, roi de France et d’Angleterre. Le principal adversaire de Louis XI est le puissant CHARLES LE TÉMÉRAIRE, dernier duc de Bourgogne (1433-1477), flamboyant et impulsif, qui brigue une couronne royale et rêve de transformer ses principautés disséminées entre la Bourgogne, la Franche-Comté, l’Artois, la Flandre et le Brabant en un grand royaume rhénan, en un empire s’étirant de Besançon à Bruges (l’ancienne Lotharingie) – pour peu qu’il parvienne à conquérir la Champagne, la Lorraine et l’Alsace. Payés par Louis XI, les Suisses écrasent son armée à Grandson et à Morat et le Téméraire périt pendant le siège de Nancy.
1908Les Gibets de Louis XI (1475) (FR) de Georges Méliès
Star Film (série « La Civilisation à travers les âges » no. 1050-1065), 320 m. – av. Georges Méliès (l’inquisiteur). – Sixième tableau : « Le gibet de Montfaucon (des gibets sont installés dans tout le royaume de France. Les condamnations sont si fréquentes qu’il n’y a pas de jour sans pendaison). » Un tableau du Moyen Âge – le cinquième montre un pilori, le sixième un banc de torture et son application pratique – qui transmet un cliché sinistre de l’époque, en concordance avec la vision romantico-républicaine d’un Michelet ou d’un Hugo. Le titre général de la série (dont Méliès était particulièrement fier), « La Civilisation à travers les âges », se veut sarcastique et révèle un cinéaste désabusé.
1909Luigi XI, re di Francia – Tragedia dell’anno 1483 (Louis XI, roi de France) (IT) de Luigi Maggi
Ambrosio Film, Torino, 242 m. – av. Alberto A. Capozzi (Louis XI), Luigi Maggi, Mirra Principi, Mario Voller Buzzi, Paolo Azzurri. – En 1477, Jacques d’Armagnac, duc de Nemours est décapité sur ordre de Louis XI. Son fils mûrit sa vengeance pendant des années. Il décide d’épargner le souverain lorsqu’il découvre que celui-ci est rongé de remords à cause des nombreux crimes à son actif. Arrêté, le conspirateur reçoit trop tard la grâce du roi mourant. Le même sujet sera traité en 1912 dans La fine di Luigi XI (cf. infra). – US : Louis the XI.
1909La Filleule de Louis XI (FR) d’Henri Desfontaines (?)
Société générale des cinématographes Eclipse (Paris)-Urban Trading Co.-Radios Film, 192 m. – av. Jean Marié de l’Isle.
1910Louis XI (FR) d’André Calmettes
Le Film d’Art (Paris), 1 bob. – av. Emile Dehelly (Louis XI), Paul Mounet, Rolla Norman, Julia Bartet. – Dehelly, qui sera d’Artagnan dans « Les Trois Mousquetaires » de Calmettes et Henri Pouctal deux ans plus tard, fait ici l’« Universelle Aragne » selon un scénario de Louis Leloir, sociétaire de la Comédie-Française.
1910Jeanne Hachette (FR)
Pathé Frères S.A. (Paris) no. 3379 (« Scène historique »), 125 m. – Synopsis : En 1472, les troupes de Charles le Téméraire envahissent la Picardie. Fille d’un artisan de Beauvais, Jeanne Laisné est fiancée à Colin Pitou. Parti à la guerre, ce dernier est blessé. Jeanne organise la défense des remparts de la cité et Louis XI la récompense en la mariant avec Colin puis en l’exemptant à vie de tout impôt.
L’authentique Jeanne Laisné ou Fourquet, connue depuis le XVe siècle sous le nom de Jeanne Hachette (1454- ?), est une figure emblématique de la résistance « française » à Charles le Téméraire. Le XIXe siècle républicain comme le présent scénario de Carlo Rossi l’érigent en corollaire laïc de Jeanne d’Arc, et Henry Dupuy-Mazuel, dans son roman Le Miracle des loups (cf. infra, 1923), la transformera en filleule héroïque de Louis XI. Les historiens se disputent quant à l’historicité du personnage. Selon la tradition, la dite Jeanne aurait saisi une hache pour repousser un Bourguignon qui sautait de son échelle d’assaut sur les remparts de Beauvais en 1472. Enhardies, les femmes de la ville auraient porté poudre et armes aux combattants, jetant elles-mêmes sur les assaillants des pierres ou de l’huile bouillante. C’est ainsi que les 80'000 assaillants auraient été repoussés et l’avancée du Téméraire dans le royaume de France stoppée net. Si non è vero…
1910L'Évasion d'un truand (FR) de Michel Carré
« Série d’Art », Pathé Frères S.A. (Paris), 200 m. – av. Harry Baur (Rob Rokers), André Bisson (le comte de la Suzeraie), Laura Lukas (la bohémienne Sperata). – Rokers, un truand, se morfond dans les geôles de Louis XI. Il obtient une lime pour s’évader à condition d’enlever la bohémienne Sperata, maîtresse du chef de la police royale, le comte de la Suzeraie. Mais Rokers est dénoncé par les frères de Sperata au moment de l’enlèvement et un tribunal masqué le condamne à mort.
1910La Fin de Charles le Téméraire (FR) de Paul Garbagni
Pathé Frères S.A. (Paris), 160 m. – av. Louis Ravet (Charles le Téméraire), Georges Laumonier (le comte Albert de Geierstein), Madeleine Céliat (Marie de Bourgogne).
Synopsis : Charles le Téméraire surprend les intrigues de sa fille, Marie de Bourgogne, et d’un gentilhomme lorrain, Albert de Geierstein. Fou de colère, il fait enfermer le séducteur, mais celui-ci s’évade et se réfugie au camp de René II, duc de Lorraine, qui le prend sous sa protection. Comme ce dernier refuse de lui livrer le fugitif, le duc de Bourgogne mobilise son armée qui est exterminée devant Nancy le 5 janvier 1477. Exténué et abandonné de tous, le Téméraire se mesure au duc de Lorraine. Il est sur le point de l’occire quand Albert de Geierstein surgit et le poignarde dans le dos.
Auteur de la série parodique du détective « Nick Winter », Paul Garbagni fait passer son film pour une version extrêmement condensée du roman Anna of Geierstein, or The Maiden of the Mist (La fille des brumes) de Sir Walter Scott (1829), le premier best-seller de l’écrivain écossais. À vrai dire, il n’en reste pas grand-chose, hormis quelques noms et lieux, l’intrigue touffue (en trois volumes) de Scott étant compressée sur à peine dix minutes : Albert de Geierstein devient ici un Lorrain, alors qu’il est un noble d’Unterwalden, en Suisse centrale, et sa nièce Anne, l’héroïne en titre, a été oubliée. Le roman, lui, conte l’odyssée helvétique de John de Vere, comte d’Oxford, et de son fils Arthur, deux combattants lancastriens de la guerre des Deux-Roses qui s’égarent près de Bâle, alors qu’ils sont en mission secrète à la cour de Charles le Téméraire (de sang Lancastre par sa mère) pour convaincre celui-ci de les aider à reprendre la couronne d’Angleterre à la maison d’York. Trop tard : payés par Louis XI, les Confédérés écrasent les Bourguignons à Morat, le Téméraire périt à Nancy. Arthur de Vere séjourne alors en Suisse pour y épouser Maria de Geierstein et regagne la Grande-Bretagne après la victoire des siens à Bosworth… Chez Pathé Frères, cocorico, il n’y a plus ni Anglais ni Suisses. – US : Charles le Temeraire.
1910L'Argentier du roi Louis XI (FR) de Victorin Jasset
Société Française des Films Éclair-A.C.A.D. (Association des Compositeurs et des Auteurs Dramatiques), 295 m. – av. Charles Krauss (Maître Cornelius Hoogworst), Dupont-Morgan, Georges Saillard, Henry Gouget, Jeanne Grumbach.
A Tours en 1479. La jeune comtesse de Saint-Vallier, fille naturelle de Louis XI, mariée à un mari vieux, jaloux et sadique, aime en secret Georges d’Estouteville. La demeure des Saint-Vallier jouxte celle de maître Cornélius, négociant flamand et argentier du roi. Suite à une série de vols, cet avare monomane a déjà fait pendre six de ses serviteurs. D’Estouteville se fait engager comme apprenti sous un faux nom chez l’argentier et rejoint de nuit sa bien-aimée en passant par la cheminée. Au matin, un nouveau vol ayant été commis, Cornélius accuse d’Estouteville, mais sur intervention de la comtesse, Louis XI résout l’énigme des vols et innocente le jeune homme. – Le sujet est tiré de Maître Cornelius, un conte de La Comédie humaine (t. II des Études philosophiques) d’Honoré de Balzac paru en 1832. Jasset, le nouveau directeur artistique de la compagnie, spécialisé dans les sujets historico-littéraires, le filme aux studios Eclair à Epinay-sur-Seine.
1910L’Héritière (FR) d’Henri Pouctal 
Paul Gavault/Le Film d’Art (Paris). – av. Paul Mounet (Louis XI), Henri Rollan (Jacques d’Armagnac, duc de Nemours), Mlle Gillman (Marie de Bourgogne), Julien Clément (Tristan), Philippe Garnier, Jacques Volnys, Berthe Bovy, Henri Etiévant.
Synopsis : En 1477, à la mort de son père Charles le Téméraire, Marie de Bourgogne, 20 ans, est la plus riche héritière d’Europe. Elle représente un danger pour Louis XI, car, courtisée de toutes parts, Marie pourrait s’allier à ses ennemis. Parmi ceux-ci, Jacques d’Armagnac (1433-1477), duc de Nemours et vicomte de Carlat. Ami d’enfance et cousin par alliance du roi, qui l’a comblé de bienfaits, d’Armagnac s’est néanmoins soulevé contre le trône en 1465 au sein de « La ligue du Bien public », une révolte féodale des nobles menés par le Téméraire contre l’accroissement des pouvoirs royaux. D’Armagnac a obtenu deux fois un pardon, mais en 1476, suite à d’autres conspirations, Louis XI s’est résolu à faire assiéger le château de Carlat pour y déloger le faux frère. Après dix-huit mois de siège, d’Armagnac se rend sur la promesse qu’il ne lui serait pas fait de mal, « sur la foi et conscience du roi Très Chrétien ». C’est un piège : il est amené à Paris dans une cage de fer et décapité. Quant à Marie, l’héritière, elle échappe aux soldats de Louis XI en épousant Maximilien de Styrie (cf. infra, « Yolanda » de Robert G. Vignola, 1924). – Le scénario est de l’auteur dramatique Paul Gavault, futur directeur du théâtre de l’Odéon à Paris.
1912La fine di Luigi XI (Anno 1483) / La Fin de Louis XI (IT/FR) d’Alfredo Robert
Milanese Film/Il Film d'Arte Italiana/Pathé Frères, 225 m. – av. Ermete Novelli (Louis XI). – Synopsis : Enfermé dans une cage de fer à la Bastille, Jacques d’Armagnac, duc de Nemours, est déclaré coupable de lèse-majesté et décapité en 1477 (cf. « L’Héritière », 1910). Son fils Jean songe à le venger. Il sollicite de Charles le Téméraire l’honneur de porter au monarque abhorré un ultimatum. Reconnu par Louis XI, Nemours est arrêté, puis remis en liberté. Mais au moment où Jean va enfin assouvir sa haine, le monarque meurt frappé d’apoplexie. – Le sujet est inspiré d’une tragédie de Casimir Delavigne, Louis XI (1832). Curieusement, les distributeurs en France, en Allemagne et en Grande-Bretagne modifient le titre et les noms des personnages : La Vengeance du prince Visconti. / Die Rache der Fürsten Visconti / The Vengeance of Prince Visconti.
1912Qui a été pendu ? (FR) de Louis Feuillade
Etablissement Gaumont S.A. (Paris), 428 m. (couleurs). – Auteur de vers qui ont déplu à Louis XI, le poète Augis est enfermé dans une cage de fer. Bernadette, sa compagne, veut le venger et ameute des paysans. Ils pendent un malfaiteur qui se faisait passer pour le roi. Quand le vrai souverain arrive au village, il s’étonne, puis pardonne.
1912Luigi XI di Francia (Louis de France) (IT)
Aquila Films, Torino, 670 m. – Ne pouvant se débarrasser de son ennemi par la force, Louis XI utilise la ruse et fomente la perte de Charles le Téméraire en l’envoyant se faire tuer par les mercenaires suisses et alsaciens à Nancy. – ES : Luis XI de Francia.
1913Le Médecin de Louis XI (FR) de Louis Feuillade (?)
Etablissement Gaumont S.A. (Paris) (film parlant « Chronophone »). – Louis XI se méfie de tout le monde, et en particulier de son médecin qu’il soupçonne de trahison. Il s’en remet plus volontiers à son astrologue… Une phono-scène parfois attribuée à Feuillade. Le système Chronophone, dont Léon Gaumont a déposé un brevet en 1910, est un procédé de sonorisation des films par disques présenté au Gaumont Palace à Paris dès 1912.
Le film de Raymond Bernard (1923/24) est une fresque monumentale visant à se réapproprier l'histoire nationale, trop souvent malmenée par le cinéma étranger.
1923/24Le Miracle des loups. Chronique du temps de Louis XI (FR) de Raymond Bernard
Société des Films Historiques, 3017 m. / 2h11 min. (20 fps). – av. Romuald Joubé (Robert Cottereau), Yvonne Sergyl (Jeanne Fouquet, dite Jeanne Hachette), Charles Dullin (Louis XI), Vanni Marcoux (Charles le Téméraire), Fernand Mailly (Philippe le Bon), Philippe Hériat (Tristan L’Hermite, prévôt des Maréchaux de France), Robert Guilbert (Jean II, duc de Bourbon), Gaston Modot (le comte Du Lau, sire de Châteauneuf), Armand Bernard (Bische), Ernest Maupain (Fouquet), Halma (Olivier le Daim), Pierre Denois (Coitier), Emilien Richaud (Philippe de Commynes), Pierre Hot (Dieu le Père), Albert Préjean (un soldat), Arlette Geny [=Marie Glory] et Colette Darfeuil (deux servantes), Pierre de Canolle, Lucien Bataille.
Synopsis : En 1461, la France, à peine sortie de la guerre de Cent Ans, est déchirée par la rivalité entre Louis XI et Charles le Téméraire, comte de Charolais et futur duc de Bourgogne. Porte-bannière et frère de lait du Bourguignon, le roturier Robert Cottereau aime Jeanne Fouquet, la filleule du roi que convoite également l’orgueilleux sire de Châteauneuf, l’âme damnée du Téméraire. Ce dernier, cherchant à humilier le roi lors de sa visite festive à Genappe (Brabant), pousse Jeanne dans les bras de Châteauneuf. Jeanne se défend, Louis XI la sauve et tance publiquement son royal cousin. C’est la guerre. Louis XI et les féodaux de la Ligue du Bien public s’affrontent à Montlhéry. Cottereau est déchiré entre sa loyauté au Téméraire, devenu duc de Bourgogne, et son amour. Lorsque la ville de Liège est sur le point de se soulever contre son suzerain bourguignon, Châteauneuf sabote les tentatives d’apaisement de Louis XI et poignarde Fouquet, père de Jeanne, pour lui dérober l’exhortation à la paix rédigée par le roi. Jeanne s’échappe avec le précieux document. Poursuivie dans les bois enneigés par des hommes d’armes, elle s’agenouille en prière. Une horde de loups surgit, l’entoure, la protège puis égorge toute la soldatesque lancée à sa trousse. Seul Châteauneuf parvient à s’échapper. Jeanne arrive à temps à Péronne pour y innocenter le souverain, retenu prisonnier par le duc. Furieux, le Téméraire envahit la Picardie en 1472 et charge Cottereau d’assiéger Beauvais. Sur les remparts, Jeanne participe hardiment à la défense de la cité. Cottereau la sauve des flammes dans une tour avancée et tue Châteauneuf tandis que Louis XI arrive enfin de Noyon avec ses chevaliers et met les troupes bourguignonnes en déroute. Le Téméraire se retire et les amoureux finalement réunis fêtent leurs noces.

La caméra au service de l’histoire nationale
« Le Miracle des loups » inaugure une période particulièrement fastueuse du cinéma français, représentée par une série de films à grand spectacle d’une envergure logistique sans précédent dans l’Hexagone, des fresques monumentales parmi lesquelles « La Merveilleuse Vie de Jeanne d'Arc » de Marco de Gastyne (1928/29) (cf. 7.7) et surtout le phénoménal « Napoléon » d’Abel Gance. Ces œuvres témoignent « d’une volonté de voir et de faire grand », comme le rappelle Lenny Borger (Les cahiers du muet, no. 14, octobre 1993). Un projet initial dans cette direction, en plus modeste, a déjà été ébauché par Phocéa Films Marseille et son réalisateur Charles Burguet à Nice (l’orientalerie « La Sultane de l’amour », 1919). Mais pour l’industrie du cinéma affaiblie par les années de guerre, il s’agit de faire mieux que les Américains, Allemands, Italiens et par la même occasion de se réapproprier l’histoire nationale trop souvent malmenée par les films étrangers, en la popularisant par le pouvoir universel de l’image. Cette forme de propagande contre les « déformations vulgaires d’Hollywood » – on vise la Révolution française vue par Griffith et Lubitsch – va de pair avec une glorification du patrimoine qui s’appuie sur l’authenticité des décors naturels (châteaux, parcs, palais, vieilles villes), la mise en valeur des monuments et trésors historiques, le respect scrupuleux des meubles, costumes, bijoux recréés d’après tableaux d’époque, etc.
Charles le Téméraire (Vanni Marcoux) a fort à faire avec son royal et rusé cousin Louis XI (Charles Dullin) (1924).
 Auteur dramatique, romancier et directeur du Monde illustré, Henry Dupuy-Mazuel (alias Henry Catalan) et son confrère Jean-José Frappa, patriote aussi exalté que chauvin, fondent la Société des Films Historiques – baptisée d’abord Société des Romans Historiques Filmés – avec l’ambition de porter à l’écran Le Miracle des loups, un ouvrage encore inédit de Dupuy-Mazuel (il sera publié chez Albin Michel lors de la sortie du film). Grâce à un lobbying intense parmi la droite française, le tandem réunit un budget considérable de huit millions de francs : ce sera le film français le plus coûteux produit à ce jour. Imitant la politique du Film d’Art quinze ans plus tôt, on crée une commission d’historiens émérites pour en superviser la reconstitution, présidée par Camille Jullian, professeur au Collège de France. Henri Bordeaux, de l’Académie Française, parraine le comité littéraire de la société, André Antoine (père du théâtre naturaliste français) le comité artistique et Francis de Croisset le comité dramatique (dont font partie, entre autres Sacha Guitry, Henri Lavedan et Henri Bernstein). Tous n’ont pas, loin s’en faut, mis concrètement la main à la pâte, et Jullian niera même toute participation, mais qu’importe. Le premier réalisateur pressenti, Robert Boudrioz, s’étant brouillé avec les historiens, on donne sa chance au fils de Tristan Bernard, Raymond, qui s’est jusqu’à présent surtout illustré dans des films intimistes. C’est un coup de poker gagnant.
Les décors gigantesques, érigés dans les nouveaux studios Levinsky à Joinville, sont conçus par Robert Mallet-Stevens, une des figures majeures de l’architecture française de l’entre-deux-guerres (cette même année, il signe ceux de « L’Inhumaine » de L’Herbier) ; quant aux costumes, ils sont confiés au dessinateur et militariste patriotard Job alias Jacques Onfroy de Bréville, qui avait illustré en 1905 un album consacré à Louis XI.

Charles Dullin réhabilite l’« Universelle Aragne »
En tête d’affiche, on trouve Romuald Joubé qui est la star du moment (« Les Frères corses » d’Antoine 1917, « J’accuse ! » de Gance 1919, « Mathias Sandorf » d’Henri Fescourt 1921). Le célèbre chanteur lyrique Vanni Marcoux, premier Boris Goudounov français, joue le Téméraire (à l’écran, il a été Faust dans « Don Juan et Faust » de L’Herbier, 1922). Sur insistance d’Antoine et de Bernard (qui l’avait fait débuter au cinéma en 1920), Charles Dullin, un des plus grands hommes de théâtre de son temps, prête son profil inquiétant à Louis XI, devenant ainsi, bien malgré lui, vedette de cinéma – ce qui lui permettra de renflouer son Théâtre de l’Atelier chroniquement déficitaire. Au-delà d’une indéniable ressemblance physique avec son modèle, Dullin livre une véritable étude de caractère teintée de grimaces et expressions singulières, marquée par la lenteur de la gestuelle, la retenue méfiante, « le jeu incisif, son dos courbé, son masque chafouin, ses yeux aigus » (H. Fescourt, La Foi et les Montagnes, Paris 1959, p. 315). Monarque moins caricatural que celui des films américains sur François Villon (interprétés par Conrad Veidt ou Basil Rathbone), il prête aussi moins à plaisanter : à Genappe, Bernard montre comment Louis XI fait semblant de couronner le Téméraire pour mieux l’humilier ; une fois ce dernier agenouillé, le roi éclate d’un rire violent et outrageant. L’affrontement oral à Péronne est intitulé « le renard et le léopard » : l’intelligence maligne, voire cruelle, face à la force du fauve. Le film contribue ainsi à réévaluer idéologiquement Louis XI en tant que premier monarque français des temps modernes et premier artisan de l’unité nationale, et participer par là à la reconstruction psychologique d’une nation traumatisée par les tranchées de 1914-18. « Le clergé et la noblesse sont mécontents de lui », relève un carton, « alors que le peuple l’aime. » Selon le schéma classique inauguré par Walter Scott, les basses œuvres du Téméraire sont toutes attribuées au sinistre Châteauneuf, son âme damnée, « pour ne pas trop noircir un personnage de haut rang » (F. Amy de la Brétêque, op. cit., p. 864).
Cela dit, l’intrigue de Dupuy-Mazuel – des amours contrariées sur fond de luttes entre la monarchie capétienne et le duché de Bourgogne – est fort conventionnelle et traîne souvent en longueur, desservie en particulier par le manque de relief des interprètes (Dullin mis à part). Le début est lent, alourdi de longs textes explicatifs en forme d’enluminure moyenâgeuse, puis le rythme s’accélère au gré des péripéties plus épiques. C’est la puissante mise en images de ses « grands tableaux » et morceaux de bravoure qui en reste aujourd’hui l’atout principal. L’auteur transforme carrément la populaire Jeanne Hachette, modeste bourgeoise de Beauvais (cf. film de 1910), en filleule du roi pour conférer quelque relief à ses amourettes. Comme l’Isabelle de Croye de Quentin Durward, elle devient ainsi à la fois l’enjeu et l’intermédiaire des politiciens.
Les loups protègent miraculeusement Jeanne (Yvonne Sergyl) des séides de Charles le Téméraire dans « Le Miracle des loups » (1925).
 Quant à la séquence du « miracle » profane qui donne son titre au livre comme au film, elle est bien sûr inventée de toutes pièces. Filmée au Col de Porte, dans le massif de la Chartreuse au-dessus de Grenoble, puis au col du Galibier avec une vingtaine de loups en pseudo-liberté (à l’intérieur d’un vaste enclos), la scène illustre, caméra à la main, un corps-à-corps féroce entre les fauves et les hommes ; le dressage des animaux en pleine montagne fut difficile et risqué ; selon la publicité, il y aurait eu des blessés et même deux loups tués. Un des fauves plante ses crocs dans le visage d’un sbire. On peut du reste s’étonner avec Éric Bonnefille (Raymond Bernard, Paris 2010, p. 57) qu’après avoir dénoncé avec tant de véhémence les fantaisies des films historiques étrangers, Dupuy-Mazerel introduise dans son premier film un épisode surnaturel – Jeanne prie (cadrée comme une image pieuse), les loups l’entourent, les soldats impressionnés s’agenouillent et font le signe de la croix avant de sortir leurs épées – , miracle inconnu des annales et qui joue « un rôle non négligeable dans la trame ‘historique’ », puisqu’il aurait, toujours selon la fiction de Dupuy-Mazuel, contribué à sauver la vie de Louis XI … Sanctifiée par l’intervention irrationnelle des loups qui répondent à sa prière, puis héroïsée à travers sa défense de Beauvais, Jeanne Hachette se mue en icône patriotique, avec deux avantages sur Jeanne d’Arc : elle n’entend pas de « voix » et survit à sa mission … En matière d’historicité, on pourrait également reprocher à Dupuy-Mazuel d’avoir falsifié les dessous de la dramatique entrevue à Péronne, affaire dans laquelle Louis XI était tout sauf innocent (contrairement à ce qu’affirme la missive que Jeanne transmet au péril de sa vie dans le film) (1).

Carcassonne, décor d’une « Naissance de la nation » à la française
Le parvis de la cathédrale de Reims est reconstitué aux environs de Paris tandis que le château de Pierrefonds, Saint-Rémy-lès-Chevreuse, Le Sappey-en-Chartreuse (Isère) et Grenoble servent d’arrière-plans pittoresques. Mais la véritable vedette du film, c’est la cité de Carcassonne, dans le Languedoc-Roussillon. C’est là où Bernard enregistre la bataille de Montlhéry en 1465, dont l’issue fut longtemps indécise (arbalétriers royaux contre cavalerie bourguignonne), et surtout le fameux siège de Beauvais – ville picarde dont les anciens remparts ont été détruits au XIXe siècle. Hormis quelques petits films de Louis Feuillade en 1908, Carcassonne, magnifiquement restaurée par Viollet-le-Duc et de Boeswillwald, n’a jusque-là pas eu les honneurs de la caméra. Son relief impressionnant, ses lices et courtines, ses poternes, ses 52 tours et mâchicoulis ainsi que l’entourage immédiat, encore épargné par poteaux électriques et lignes de chemin de fer se prêtent admirablement au propos. Pour l’assaut des murailles face à la Porte Narbonnaise (dont les fosses ont été inondées) avec mortiers, bombardes et couleuvrines, le Ministère de la guerre met à disposition 1500 fantassins de régiments d’infanterie et des escadrons de dragons ; 500 figurants ont été choisis parmi la population locale pour jouer les Beauvaisiens (car c’est surtout le peuple, non la garnison, qui défend les remparts). Les mouvements de troupe sont réglés par téléphone et fusées lumineuses. La production fera cadeau à la ville du pont-levis construit exprès à la Porte. Ces efforts – qui n’ont pas leur équivalent dans la production française parlante – sont payants : l’ampleur et l’audace de leur mise en scène, qui refuse les jolis effets de tableaux à la DeMille ou Frank Lloyd au profit d’images d’une violence alors inaccoutumée (cadavres, viols, mutilations), le sens de l’espace et l’utilisation dramatique des paysages, le crescendo final en montage parallèle (Jeanne dans la tour en flammes et les renforts du roi) évoquent Griffith. En illustrant une période fondatrice de l’histoire nationale vécue à travers quelques destinées individuelles, Raymond Bernard crée une sorte de « Naissance d’une nation » à la française, ce que soulignera d’ailleurs la presse.
Les armées de Charles le Téméraire assiègent Beauvais – alias Carcassonne – dans « Le Miracle des Loups » (1925).
 Autres innovations : Henri Rabaud, directeur du Conservatoire de Paris (et auteur de l’opéra Mârouf, savetier du Caire, 1914), compose une partition musicale spécialement pour le film, la toute première destinée à un long métrage. Enfin, « Le Miracle des loups » sort à l’Opéra de Paris – du jamais vu pour un « art mineur » comme le cinéma – le 13 janvier 1923 en présence du Président de la République, Gaston Doumergue, du ministre des Beaux-Arts et de nombreuses hautes personnalités du monde politique et artistique. Des célébrités du cinéma international – Gloria Swanson, Rex Ingram, Allan Dwan, Jacques Feyder – sont dans la salle. C’est un événement de portée nationale et, du moins en France, un fabuleux succès commercial. « L’Amérique elle-même serait impuissante à ressusciter un tel passé, car des millions de dollars ne sauraient faire surgir du sol les pierres qui en sont contemporaines » fanfaronne L’Illustration (26.4.24). Les lecteurs de Cinéa-Ciné pour tous (Paris) couronnent l’œuvre « meilleur film de l’année 1925. » Il est exploité dans toute l’Europe, mais ne parvient pas vraiment à séduire la critique new-yorkaise qui en déplore certaines incohérences et d’inutiles complications scénaristiques. L’œuvre ressortira en France en 1930 dans une réédition sonore sensiblement raccourcie et remontée par Franfilmdis, avec des séquences parlées, un prologue situé au XXe siècle (un moine raconte à un jeune garçon « comment Jeanne, après le miracle des loups, devint Jeanne Hachette ») et une harangue de Jeanne Hachette sur les remparts de Beauvais (89 min.). Quant à Raymond Bernard, la Société des Films Historiques lui confie deux projets de même envergure, qui resterons inaboutis, « *Charles IX » en 1924/25 et « *Marguerite de Navarre » en 1926/27. Le cinéaste confirmera sa maîtrise exceptionnelle du grand spectacle, notamment avec « Le Joueur d’échecs » (d’après Dupuy-Mazuel, 1927) ou la fameuse trilogie de « Les Misérables » en 1933, interprétée par Harry Baur. Remake d’André Hunebelle en 1961 (cf. infra). – GB, US : The Miracle of the Wolves, DE, AT : Das Mirakel der Wölfe, IT : Il miracolo dei lupi, ES : El milagro de los lobos.

(1) – Le Capétien avait bel et bien fomenté une sédition contre le Téméraire à Liège et se rendit auprès de lui à Péronne pour mieux le tromper. Mais lorsque le duc de Bourgogne apprit le soulèvement des Liégeois, il en devina l’auteur. Fou furieux, il hésita d’abord à tuer le roi, le força à signer d’énormes concessions territoriales, puis fit brûler la ville et massacrer devant lui ses habitants rebelles. Un chapitre sans doute trop corsé pour la réactionnaire Société des Films Historiques et son programme édifiant.
Marie de Bourgogne (Marion Davies), la fille du Téméraire, dans "Yolanda", une superproduction du magnat W. R. Hearst
1924Yolanda (Idylle princière / Yolande) (US) de Robert G. Vignola
Cosmopolitan Corporation (W. R. Hearst)-Metro-Goldwyn Pictures, 3455 m./11 bob./74 min. – av. Marion Davies (Yolande alias Marie de Bourgogne), Holbrook Blinn (Louis XI), Lyn Harding (Charles le Téméraire), Theresa Maxwell Conover (Marguerite d'Écosse), Johnny Dooley (le dauphin, futur Charles VIII), Ralph Graves (Maximilien de Styrie, futur empereur Maximilien Ier de Habsbourg), Gustav von Seyffertitz (Olivier le Daim), Maclyn Arbuckle (l’évêque Jean de La Balue), Ian MacLaren (Nicola di Monforte, comte de Campobasso), Arthur Donaldson (l’évêque), Roy Applegate (Sire Karl Pitti, précepteur de Maximilien), Martin Faust (le comte Calli), Paul McAllister (le comte Jules d’Humbercourt), Thomas Findley (le père d’Antoinette), Mary Kennedy (Antoinette Castleman), Leon Errol (l’aubergiste).
Synopsis : Bruges en 1477. Opposé au mariage avec Marie de Bourgogne que souhaite ses parents, le prince Maximilien d’Autriche voyage incognito à travers l’Europe. En même temps, Marie de Bourgogne, l’unique fille de Charles le Téméraire, a obtenu d’un marchand ami qu’il la fasse passer pour sa nièce Yolande et l’emmène à la foire de Bâle pendant l’absence de son père. Elle y rencontre Maximilien qui s’en éprend tout en ignorant sa véritable identité. Il l’accompagne jusqu’au château du Téméraire, repoussant l’assaut de brigands, mais le duc, qui le prend pour un simple prétendant de sa fille, le fait emprisonner. Il est libéré à la demande de Marie, mais doit affronter le comte Calli, ennemi du Téméraire, dans un duel judiciaire sous forme de tournoi à mort, dont il sort vainqueur. Entre-temps, le duc a promis sa fille au dauphin de France, un faible d’esprit. Maximilien, déguisé, l’enlève. A quelques jours de là, Charles le Téméraire est battu par les Suisses et tué à Nancy, et les amoureux peuvent enfin convoler.

La fille de Charles le Téméraire sous les projecteurs de W. R. Hearst
Une fantaisie historique sur la plus riche héritière européenne du XVe siècle (cf. « L’Héritière » de Pouctal, 1910), produite par le multimillionnaire William Randolph Hearst, le redoutable magnat de la presse qui servira de modèle au « Citizen Kane » wellesien. La matière est tirée d’un livre du romancier-juriste américain Charles Major intitulé Yolanda : Maid of Burgundy, paru en 1905. Passionné de Renaissance anglaise, Major est alors un auteur coté, en particulier pour ses deux bestsellers, When Knighthood Was in Flower (1898) et Dorothy of Vernon Hall (1902) qui se déroulent tous deux à la cour des Tudors. Le premier vient justement d’être porté à l’écran à grand frais par Robert G. Vignola pour Hearst et sa protégée Marion Davies, le deuxième par la compagnie de Mary Pickford à Hollywood. Le romancier affectionne en particulier la destinée des épouses, concubines ou filles des grands de ce monde, femmes maltraitées dont il décrit les misères et la lutte pour être reconnues dans un monde foncièrement « machiste ». Ce n’est toutefois pas le souci majeur de Hearst qui cherche, une fois de plus, à placer sa Marion adorée au cœur d’une débauche barnumesque de luxe et de meubles anciens, préfiguration inconsciente de celle de son (futur) château personnel à San Simeon, le phénoménal Hearst Castle sur la côte californienne, dont la construction a commencé cinq ans plus tôt.
La cour du Téméraire où se disputent les tournois, reconstruite au cœur de Manhattan pour « Yolanda » (1924).
 Le décorateur attitré de la société, le Viennois Joseph Urban (disciple des Wiener Werkstätte, il œuvre à la Metropolitan et à Broadway pour les spectacles de Ziegfeld) métamorphose les studios Tec-Art de la Cosmopolitan sur Jackson Avenue (Bronx) en France médiévale. Curiosité amusante : la grande salle de banquet ressemble furieusement à celle de San Simeon, baptisée « Gothic Suite » ! Quatre mille figurants se réunissent devant le château du Téméraire – le palais du Coudenberg à Bruxelles (où est née Marie/Yolanda), Bruges, Péronne ou Malines, ses résidences quand il n’était pas en campagne – , avec pont-levis. L’édifice a été partiellement érigé sur les terrains du principal studio de la Cosmopolitan Films à Manhattan (angle 127th Street/Second Avenue) et passe alors pour être le plus grand décor de cinéma jamais construit sur la côte est : le bâtiment fait 183 sur 76 mètres, avec une tour d’une hauteur de 35 mètres ; les douves mesurent 92 mètres, surmontées de remparts de 12 mètres. Gretl Urban Thurlow, l’épouse du décorateur, fait fabriquer costumes et dentelles à Paris sur des modèles vus aux musées de Cluny ou du Louvre. Les dépenses sont telles que Hearst se sépare d’Urban. William Frederick Peters compose une partition musicale originale. Comme d’habitude, Hearst engloutit une fortune – en l’occurrence, 650’000 dollars – pour mettre en valeur l’actrice, qui n’en demande pas tant, elle qui rêve de rôles comiques (le magnat avouera plus tard que ses films lui permettaient surtout des défalcations d’impôt). Cette opulence ostentatoire ne masque cependant pas les déficiences d’un script languissant et d’une facture de pure routine : une superproduction un peu vaine qui n’attire guère les foules et sombre bientôt dans un oubli mérité.
Cela dit, l’authentique Marie de Bourgogne (1457-1482) n’a pas vingt ans quand son père décède. Menacée par les armées de Louis XI, elle épouse effectivement Maximilien de Styrie, futur empereur du Saint Empire germanique, le 18 août 1477 et lui apporte en dot les Pays-Bas bourguignons. Elle mourra lors d’une chute de cheval à l’âge de vingt-cinq ans. Ce que le film se garde bien de préciser, c’est que Louis XI a profité du décès de son cousin et ennemi favori pour confisquer brutalement toutes les provinces françaises appartenant à l’orpheline du Téméraire, la Bourgogne comprise. Refugiée auprès de son prince d’Empire, Marie ne lui pardonnera jamais. Son petit-fils Charles Quint fera la guerre à François Ier pour en réclamer la restitution, déclenchant une rivalité entre la maison de France et les Habsbourg qui va déchirer l’Europe pendant des siècles. Mais ce sont là des broutilles dont Hearst n’a que faire. – IT : Iolanta.
1955® Si Paris nous était conté (FR) de Sacha Guitry. – av. Sacha Guitry (Louis XI), Jean Debucourt (Philippe de Commynes), Pierre-Jean Vaillard (Jacques Coitier, médecin du roi), Fernand Bellan (Tristan l’Hermite), Marguerite Jamous (Charlotte de Savoie, la reine). – (Épisode précédent, cf. Charles VII – (7.7).) En 1480, dans la Salle du Trône au Palais des Tournelles à Paris, le roi se plaint de sa mauvaise santé, se dit tordu, chétif, maigrelet et universellement haï. Commynes lui offre un livre recouvert de velours bleu, semé de fleurs de lys, un produit de l’imprimerie que le roi a imposée en France. Il interdit toutefois l’édition de la Bible en français par crainte des conflits religieux, puis il reçoit une délégation des ouvriers et artisans de Paris qu’il affectionne particulièrement. – Dans son ultime film, cloué dans un fauteuil par la maladie, Guitry incarne et fait longuement monologuer un monarque qu’il admire entre tous, lui qui initia la diffusion généralisée des livres (suite sous François Ier) (cf. 9).
« Le Miracle des loups » : Roger Hanin (le Téméraire) et Jean Marais dans un remake en couleurs du film de 1924.
1961Le Miracle des loups / La congiura dei potenti (FR/IT) d’André Hunebelle
A. Hunebelle/Production Artistique et Cinématographique (PAC)-S.N. Pathé Cinéma, Paris-Da Ma Cinematografica, Rome, 1h35 min. – av. Jean Marais (Robert de Neuville), Jean-Louis Barrault (Louis XI), Rossana Schiaffino (Jeanne de Beauvais), Roger Hanin (Charles le Téméraire), Louis Arbessier (le comte d’Hesselin), Guy Delorme (le comte Jean de Sénac), Annie Andersson (Catherine de Taillais), Georges Lycan (Sire de Gavray), Jean Marchat (l’évêque Jean de La Balue), Raoul Billerey (Jérôme), Paul Bonifas (le médecin du roi).
Synopsis : L’intrigue est, dans ses grandes lignes, identique à celle du film muet de 1924, sauf que les noms de certains personnages ont été modifiés : Cottereau devient le chevalier Robert de Neuville, le fourbe Châteauneuf est rebaptisé comte de Sénac. Le récit débute à Dijon par un tournoi truqué que Charles le Téméraire organise pour humilier le roi et dont Neuville fait les frais. C’est en outre le Téméraire en personne qui convoite la belle Jeanne de Beauvais, nièce du comte d’Hesselin et filleule du roi, et qui accuse Neuville de l’avoir enlevée. Louis XI déclare ce dernier félon. Neuville survit aux blessures que lui ont infligé les reîtres du duc et tente de prévenir le roi du piège que lui tend son ennemi à Péronne. Puis, soutenu par des paysans spoliés, il organise la guérilla contre les Bourguignons et libère Jeanne dans le château du Téméraire. Hesselin et Jeanne se rendent à Liège à la demande de Louis XI. Seynac tue Hesselin, mais Jeanne est protégée par les loups jusqu’à l’arrivée de Neuville. A Péronne, Charles exhibe un faux document à la face du roi, l’accusant d’incitation à la révolte des Liégeois et exigeant sa destitution. En même temps, Jeanne est accusée de sorcellerie pour avoir été épargnée par les loups. Un conseil ecclésiastique statue, Neuville demande un jugement de Dieu pour éviter le bûcher à sa belle et défendre les couleurs du roi face à Sénac, qui périt en combat singulier. Louis XI peut accorder la main de sa filleule à son sauveur ….
André Hunebelle place un jugement de Dieu sous les murs de Carcassonne (« Le Miracle des loups », 1961).
 Les acrobaties de Jean Marais dans un remake falot
Fabriquée avec un dixième du budget de son prédécesseur muet (cf. 1923), cette nouvelle mouture en DyaliScope et Eastmancolor, coproduite avec l’Italie, s’inscrit dans la série lucrative d’aventures en costumes du tandem Jean Marais/André Hunebelle (« Le Bossu », « Le Capitan »), sortie en contre-point de la Nouvelle Vague. L’auteur du roman, Henri Dupuy-Mazuel (il décède l’année suivante), en rédige les dialogues avec Jean Halain et Pierre Foucaud, évitant cette fois les rodomontades nationalistes de l’ancienne fresque de Raymond Bernard. Tout enjeu politique est évacué, l’affrontement se réduit à une affaire d’honneur et le héros – qui n’est plus le simple roturier du premier film, mais un nobliau naturellement légitimiste – ferraille seul pour le roi, comme dans un film de cape et épée (la fin évoque plutôt « Ivanhoé »). Les batailles sont bien sûr sabrées faute d’argent, ainsi que le personnage de Jeanne Hachette, dont l’historicité est contestée. Cependant, on utilise une fois de plus de nombreux sites patrimoniaux tels que Carcassonne (Portes d’Aude, Narbonnaise), ici dans le « rôle » de la cité de Péronne, et Vitré (Ille-et-Vilaine) dans celui de l’ancien Dijon, les châteaux de Montpoupon (Indre-et-Loire), de Pierrefonds (Oise), de Saint-Véran (Aveyran), les rives du lac de Saint-Ferréol et la région de Meyrueis en Lozère. L’incontournable séquence des loups – on en réunit vingt-quatre – est mise en scène dans le Haut Jura, dans la Combe de Noirmont, au pied du Crêt du Creux des Lances. Les intérieurs sont filmés aux studios de Saint-Maurice (Franstudio) et de Joinville. À l’arrivée, la dimension épique et le souffle qui faisaient le charme de l’original se sont évaporés. La réalisation d’Hunebelle est paresseuse et terne, le film vaut surtout pour son lot d’exploits acrobatiques (comme d’habitude, Marais exécute ses propres cascades), son remarquable tournoi en lice, ses combats rapprochés et joutes réglés avec adresse par Claude Carliez, aidé de Bernard Toublanc-Michel qui dirige la seconde équipe. Dans les scènes plus explicatives, les acteurs prennent des poses théâtrales pour débiter leurs répliques, exceptés Roger Hanin et Jean-Louis Barrault dont les fortes personnalités pimentent un peu ce travail de routine. Barrault n’a visiblement pas oublié la leçon de Charles Dullin, l’inoubliable Louis XI muet, et son roi qui se maintient malicieusement au dessus des querelles de parti a un curieux parfum gaulliste. – US : Blood on his Sword, DE : Im Zeichen der Lilie, ES : El milagro de los lobos.
1962(tv) Gringoire (FR) de Jacques-Gérard Cornu
Radio-Télévision Française (RTF) (1e Ch. 2.1.62). – av. Roger Coggio (Pierre Gringoire), Hubert de Lapparent (Louis XI), Jean-Paul Moulinot, Robert Party, Geneviève Brunet, Mireille Calvo.
Le poète normand Pierre Gringoire bénéficie de la magnanimité du roi auquel il avait déclamé, sans le reconnaître, un poème irrévérencieux. – Adaptation de la comédie historique en vers et en un acte de Théodore de Banville, parue en 1866 et dédiée à Victor Hugo. L’authentique Pierre Gringore (1475?-1538) fut acteur, metteur en scène et auteur dramatique à Paris de 1506 à 1512, où il dirigea la troupe théâtrale de la « Confrérie des Enfants Sans Souci (les Sots) ». Auteur de farces satiriques, il devint l’écrivain favori de Louis XII qui utilisa sa troupe pour se moquer de la papauté. Victor Hugo en fera un personnage important de son roman Notre-Dame de Paris sous le nom de Gringoire, et le situera sous Louis XI (cf. infra).
1964(tv) Sie werden sterben, Sire [Vous allez mourir, sire] (DE) d’Imo Moszkowicz 
Bavaria-WDR (ARD 3.12.64), 1h30 min. – av. Paul Dahlke (Louis XI), Klaus Schwarzkopf (Charles, le dauphin), Herbert Fleischmann (Jacques Coitier, médecin), Alexander Kerst (Olivier Necker), Berta Drews (Perette), Robert Meyn (Franz von Paula), Sigfrit Steiner (le cardinal Jean de La Balue), Dietrich Thomas (le connétable Louis de Luxembourg).
Les dernières heures de Louis XI, âgé de 60 ans, terrassé par la maladie, d’après un texte de Leopold Ahlsen (1964), un auteur dramatique munichois dont toute l’œuvre traduit l’angoisse et les traumatismes d’un monde issu de la guerre.
1966(tv) Louis XI (FR) de Jean-Roger Cadet
ORTF (1e Ch. 3.12.66), 1h50 min. – av. François Darbon (Louis XI), André Rousselet (le cardinal Jean de La Balue), Bernard Waver (Charles de France), Dominique Santarelli (Louis de Saint-Pol), Suzel Goffre (Marie de Clèves), Jean-Pierre Jorris (Charles le Téméraire), Guy Grosso (Edward IV d'Angleterre), Maurice Bourbon (Olivier le Daim), Corinne Lemartret (Jeanne de France), Jean Obe (Philippe de Commynes), André Binaud (Liégois).
En 1468, Louis XI est cerné par ses ennemis. Même son propre frère Charles de France, en prison à Bordeaux, complote contre lui. Pour garder le pouvoir, le roi ne recule devant aucune ruse. Il a cependant le tort d’accepter l’hospitalité de Charles le Téméraire, qui le convie à le rencontrer à Péronne pour discuter de paix … Une pièce historique d’Arthur Conte.
1969(tv) La Longue Chasse du roi Louis (FR) de Jean-Paul Carrère
série « Chronique des siècles », ORTF (2e Ch. 20.9.69), 2h10 min. – av. Renaud Mary (Louis XI), Pierre Michaël (Charles le Téméraire), Alain Mottet (Philippe de Commynes), Maurice Bourbon (Olivier le Daim), Jean-Pierre Fernet (le dauphin Charles), Louis Arbessier (Philippe le Bon), Robert Party (Louis de Saint-Pol), Pierre Meyrand (Morvillier), René Arrieu (Coutay), Gilbert Le Carpentier (le héraut de Bretagne), Jacques Dannoville (Créville), Yves Arcanel (Toison d’Or), René Alie (Jacques de Saint-Pol), Yvan Varco (le héraut de Bourbon), Robert Bazil (l’évêque Jean de la Balue), Jean-Louis Broust (Charles de France, frère du roi), Catherine Rich (Marguerite d’York), Catherine Lesueur (Marguerite de Bourgogne), Thierry Bourdon (Philippe de Ravenstein), Yan Brian (Edward IV d’Angleterre), Jacques Ferrière (Merichon).
Jean Cosmos et Jean Chatenet adaptent les Mémoires de Philippe de Commynes pour restituer les vingt années de lutte entre Louis XI et Charles le Téméraire et, à travers ces deux fortes personnalités, deux conceptions d’autorité monarchique et féodale (Commynes, chambellan du Téméraire, est entré au service du roi après Péronne). Pour échapper au faux réalisme, le peintre Jean Martin compose des panneaux projetés sur grand écran devant lequel évoluent les personnages.
1969(tv) Le Survivant (FR) de Louis Grospierre 
ORTF (2e Ch. 12.7.69), 1h20 min. – av. Roger Dumont (Martin Pie), Marion Gance (Gracieuse), Bernard Olivier (pâtre), François Dirck (Nicolas), François Maistre (Driole), Jean-Pierre Andreani (René II, duc de Lorraine),Henri Marteau (Pierre Ribeau), Gilles Baladou (Pierre de Brissac). – En janvier 1477, la bataille de Nancy a opposé René II, le jeune duc de Lorraine, et ses mercenaires suisses et alsaciens au tout puissant Charles le Téméraire dont l’armée est défaite et qui disparaît pendant le combat. Mais le cadavre défiguré, dévoré par les loups que l’on a enterré avec solennité, était-il réellement celui de Charles le Téméraire ? Une tentative d’enquête, d’après une nouvelle de Jean François Noël.
1976(tv) Morat 1476 (CH/FR) de Roger Burckhardt
série « Les grandes batailles du passé », Henri de Turenne, Juan Carmigniani, Daniel Costelle/R.T.S.R. (Gérard Dethiollaz)-SSR Télévision suisse (Televetia)-Pathé Cinéma (Cyril Grize)-ORTF (TSR 24.5.76), 52 min.
Synopsis : Ayant acquis la Haute Alsace, Charles le Téméraire représente une menace pour les Confédérés suisses. Avec l’aide financière de « l’Universelle Aragne », les cantons de Fribourg et de Berne ont envahi le Valais et le pays de Vaud, possessions de la famille de Savoie, alliée du duc de Bourgogne, où ils s’adonnent aux pillages et aux viols. (Jacques de Savoie, comte de Romont, était un des premiers personnages de la cour du Téméraire.) Les Bourguignons sont écrasés le 2 mars 1476 à Grandson, abandonnant un énorme butin aux Confédérés alémaniques. Pour venger cet affront, le Téméraire marche sur Morat (canton de Fribourg), où son armée est taillée en pièces le 22 juin suivant. C’est cette bataille que la télévision suisse romande reconstitue partiellement pour son enquête docu-fictionnelle sur les lieux historiques à Morat et dans la vallée de Joux, en réunissant une centaine de figurants en armures (les habitants de Morat et du Pont, Cercle Hippique de Morat, groupe costumé d’Uri) et des comédiens anonymes dans les rôles de Charles le Téméraire, de Jacques de Savoie, d’Antoine Le Grand, Bâtard de Bourgogne, etc. Le texte de Jacques Senger est dit par Henri de Turenne, enrichi par des interventions d’historiens tels que Marc Ferro, John Bartier et Georges Grosjean. Guy Dessauges fabrique canons, armes et armures en matière plastique, et installe dans la glace d’un lac de faux cadavres dévorés par des loups (des chiens de douaniers) pour figurer la recherche des restes du Téméraire après la bataille de Nancy, remportée par les Lorrains, Suisses et Alsaciens. Pris dans les glaces, le duc a le visage à moitié dévoré par les loups et le crâne fendu. En apprenant la bonne nouvelle, Louis XI (alité et dont on ne voit que les mains tenant le parchemin) est saisi d’un rire interminable. Prix de l’Étoile d’or de la Télévision française.
1975/76(tv) Margarete in Aix (DE) de Helmut Käutner
Bayerischer Rundfunk, München (ARD 13.7.76), 1h58 min. – av. Erika Pluhar (Marguerite d’Anjou), Erik Frey (René Ier d’Anjou), Wolfgang Kieling (Adhéaume de Croixbouc), Gracia Maria Kaus (Auriane), A. Michael Rueffer (Louis XI), Jürgen Arndt (Charles le Téméraire), Wolfgang Büttner (le comte d’Oxford), Bruno Dietrich (le troubadour Uc de Calezon), Wolf Roth (le troubadour Jehan d’Aigues-Mortes), Günther Maria Halmer (Colin), Harry Wüstenhagen (Bosin), Ronny Tanner (le comte René Vaudemont), Hans Rudolf Wyprächtiger (Balthasar Urs), Richard Haller (Züs Winkelried), Michael Gempart (Berthtold Sturmthal). –
En 1476, le roi René Ier d’Anjou accueille à Aix-en-Provence sa fille, Marguerite d’Anjou (1429-1482), l’énergique princesse de Lorraine et de Bar, exilée d’Angleterre après que son père ait payé une rançon de 50.000 écus pour sa libération. Elle était la veuve du roi d’Angleterre Henry VI, qui fut assassiné. Louis XI participe au paiement de la rançon à la condition que René lui cède les duchés d’Anjou, de Bar, de Lorraine et de Provence. En 1480, après la mort de son père, Marguerite d’Anjou retourne à Angers où elle finira ses jours. – Dramatique réalisée par Käutner (jadis une des gloires du cinéma de la RFA), écrite par Peter Hacks, d’après sa pièce (1966), et filmée en couleurs au Bayerischer Rundfunk-Studio à München-Unterföhring.
1976(tv) L'Enfance d'un roi: Louis XI (FR) de Bruno Gantillon
émission "Histoire des enfants", Claude Couderc, Thierry Nolin/ORTF-France Régions 3 (FR3 18.11.76), 18 min. - av. Georges Marchal.
L'enfance du jeune roi, sa solitude, son intelligence et son oeuvre au service du royaume. Présentation par Claude Couderc et Thierry Nolin, avec des reconstitutions auxquelles participent les habitants de Loches et de Gué Péan.
Dans son « Louis XI » (tv 1978), Alexandre Astruc montre un monarque démystifié (Denis Manuel, à g.).
1977/78**(tv) Louis XI ou Le Pouvoir central (FR) d’Alexandre Astruc
Parties : 1. La Naissance d'un roi – 2. Le Pouvoir central
ORTF (A2 20.12.77 et 7.2.78), 2 x 1h30 min. – av. Denis Manuel (Louis XI), Nicolas Silberg (Charles le Téméraire), Didier Haudepin (Charles de France, duc de Berry), Arielle Dombasle (Marie de Bourgogne), Emmanuelle Stahl (Jeanne d'Arc), Jean-Marie Robain (Georges de La Trémoille), Francine Bergé (Agnès Sorel), Daniel Gélin (Charles VII), Yves Vincent (Philippe de Bourgogne), Jacques Duby (Olivier Le Daim), Jean Boissery (Charles, comte de Charolais), Sabine Haudepin (Marguerite d’Écosse), Nelly Benedetti (Marie d'Anjou), François Siener (René, duc d'Alençon), Bernard Giraudeau (Philippe de Commynes), Jacques Dacqmine (le cardinal La Balue), Etienne Draber (le connétable Saint-Pol), Alain Feydeau (Edward IV, roi d’Angleterre), Jocelyne Boisseau (Charlotte de Savoie), Louis Navare (De Brézé), Stéphane Hervé (le dauphin Charles), Gérard Falconetti (le duc de Maine), Didier Valmont (Odet d’Aydie), Jacques Siclier (un prélat).
Synopsis : La première partie de ce téléfilm d’Alexandre Astruc, mentor virtuose de la Nouvelle Vague et promoteur de la « caméra stylo », débute par la naissance du futur Louis XI à Bourges. Enfant, il découvre que son père n’est qu’un roi sans couronne et ne lui pardonnera jamais d’avoir laissé brûler la Pucelle. A dix-huit ans, sur conseil d’Agnès Sorel (la favorite paternelle), Louis obtient le gouvernement du Dauphiné. En désaccord total avec son père contre lequel il complote, et impatient de régner, il se réfugie auprès de son oncle, Philippe de Bourgogne, le géniteur de son futur ennemi, le Téméraire … Après les rapports haineux avec son père et l’apprentissage dans l’exil du métier de roi (il le deviendra à quarante ans seulement), Louis XI, à peine monté sur le trône, donne une importance prioritaire à la bourgeoisie et aux artisans de Paris, des roturiers dont ce prince toujours méfiant, méthodique et efficace aime à s’entourer, les estimant moins périlleux que sa propre famille (notamment son frère, le duc de Berry, qui convoite le trône). L’objectif de cette alliance insolite entre la couronne et le milieu des affaires et du travail est d’abattre les prérogatives de la noblesse. Le Parlement (au rôle purement consultatif) devient le principal outil de sa monarchie. Le roi développe l’agriculture et de nouvelles activités commerciales, fait converger toutes les routes en construction sur la capitale et, l’économie étant le facteur principal de la santé de son État-royaume, encourage une monnaie forte. Inventeur du dirigisme d’État, Louis XI installe ses réseaux de pouvoir comme une vaste toile d’araignée sur tout le pays. En éliminant les survivances de la féodalité, il prépare la voie aux monarques absolus. Selon Astruc, « la France lui doit d’être la première nation moderne à s’être dotée d’un immense pouvoir centralisé dont Louis XIV achèvera l’édification » (… jusqu’à la caricature). Le cinéaste vise moins un film historique que la démystification d’un personnage qui fut le contraire d’un roi chevalier, et ressusciter à l’écran cette partie serrée dont la France était alors l’enjeu, une France en miettes après la guerre de Cent Ans, vouée à la discorde (la Ligue du Bien public), aux innombrables complots ourdis contre la couronne.
Pour lutter contre la noblesse et ses prérogatives, Louis XI (Denis Manuel) s’appuie sur le petit peuple et les bourgeois.
 Astruc célèbre le premier monarque des temps modernes
Le résultat est une réussite majeure du petit écran que Jacques Siclier n’hésitera pas à comparer au chef-d’œuvre du genre, « La Prise du pouvoir par Louis XIV » de Roberto Rossellini (Télérama, 14.12.77). Astruc et Roland Laudenbach ont basé leur scénario sur un ouvrage de l’historien américain Paul Murray Kendall, King Louis XI (1971), réhabilitation en règle de ce souverain au profil de belette, difficile à cerner, mal aimé, entouré de légendes sombres dont certaines seraient aussi fausses que tenaces (Walter Scott ne lui fait pas de cadeaux). Ainsi, celui qu’on surnommait « le roi des marchands » n’était pas rancunier (on ne restait pas longtemps en prison) et le film renonce à montrer les « fillettes du roi », ces cages de fer où il aurait enfermé ses prisonniers et qui firent frissonner des générations d’écoliers ! Superstitieux et cruel comme tant de ses contemporains, ayant plus d’intelligence que de bagout, Louis XI était aussi un fin comédien, assez rieur, vif, pourvu de dons de diplomate exceptionnels. Surtout, il savait tirer profit de l’expérience et transformer ses faiblesses en force, de sorte que même ses échecs avaient des retombées bénéfiques. Astruc recrée dans les studios de Joinville l’atmosphère des deux cours royale et ducale, et fait appel à un tandem de baladins de l’ORTF versés dans les rôles de panache : Denis Manuel, qui a joué Voltaire (« Ce diable d’homme », 1978), Henri II (« La Dame de Monsoreau », 1971), Napoléon (« Talleyrand », 1972) ou Louis XIV (« Molière pour rire et pour pleurer », 1973) sait traduire la finesse et l’habileté du roi – qu’on ne montre ni laid, ni disgracié – face à Nicolas Silberg (vedette de « D’Artagnan amoureux », 1977 et du « Connétable de Bourbon », 1978), un duc de Bourgogne plein de fougue et de violence. Les téléspectateurs adhèrent en bloc au dyptique passionnant d’Astruc, programmé aux « Dossiers de l’écran », et manifestent abondamment leur plaisir en surchauffant le standard téléphonique d’Antenne 2.
1980(tv) Francesco e il re. La vera storia dell’incontro tra Francesco di Paola e Luigi XI di Francia (François et le roi) (IT) d’Alessandro Giupponi
(RAI TV3 11.4.80), 1h44 min. – av. Nando Gazzolo (Louis XI), Salvatore Puntillo (Francesco di Paola), Luca Gazzolo (le dauphin Charles), Riccardo Perrucchetti (le pape Sixte IV), Lucio Rosato (Ferrante d’Aragon, roi de Naples), Franco Ferrarone (Jacques Coitier, le médecin), Jerry Mussaro (le brigand), Adriana Cobelli (la gouvernante), Gianni Guerrieri (De Bousier), Domenico Pantano, Italo Nunziata, Giuditta De Santis.
Synopsis : « Drame en deux temps et dix-huit tableaux » écrit par Vincenzo Ziccarelli, cette œuvre se veut une parabole sur les rapports entre la sainteté et le pouvoir. Comme l’indique son sous-titre, on y conte « la véritable histoire » de la rencontre entre saint François de Paule (1416-1507) et Louis XI. Fondateur de l’ordre des Minimes (« les tout petits ») et disciple en l’esprit de saint François d’Assise, l’austère ermite calabrais est réputé pour diverses prophéties et guérisons miraculeuses. En 1481, Louis XI, gravement malade et dont les jours sont comptés, a cru prolonger ses jours en s’entourant de reliques ; à présent, il demande au pape Sixte IV de lui envoyer le saint homme. Celui-ci, âgé de 70 ans, obéit et accomplit le long et périlleux voyage de Naples à Plessis-Lès-Tours, où il arrive en avril 1482, après avoir échappé aux pirates et à la peste. Louis XI se jette à ses pieds et implore ses bénédictions, le supplie de le guérir et fait même construire deux couvents pour son ordre. Mais François ne peut que préparer le souverain à se résigner et à mourir en chrétien. Louis XI décède le 30 août 1483. Protégé par Charles VIII, puis par Louis XII, l’ermite de Paule va rester un quart de siècle à la cour de France et mourir au couvent de Plessis.
L’essentiel de la dramatique se déroule entre le moine en bure, symbole de pauvreté et simplicité évangélique, et le monarque méfiant, paranoïaque, terrorisé par l’idée de la mort, dont l’âme paraît plus abîmée encore que le corps. Son palais est devenu une forteresse gardée par trois cents mercenaires écossais, puis une prison, et c’est à un dialogue intense entre un esprit enchaîné et un esprit libre que nous invite l’auteur. La pièce de Ziccarelli sera reprise en vidéo en mai 2010, lors d’une mise en scène de Geppy Gleijeses au Teatro Quirino-Vittorio Gassman à Rome, avec Ugo Pagliai (François de Paule), Philippe Leroy (Louis XI) et Paola Gassman.
1980(tv) Louis XI, un seul roi pour la France (FR) de Jean-Claude Lubtchansky
ORTF (TF1 8.4.80), 1h30 min. – av. Roland Monod (Louis XI), Georges Werler (Charles le Téméraire), François Marthouret (Philippe de Commynes), Jean de Coninck (Edward IV d'Angleterre), Lise Dambrun (Charlotte de Savoie, épouse de Louis XI), Mikhael Lubtchansky (le dauphin Charles), Jean-Claude Lubtchansky (l'ermite François de Paule).
Synopsis : Les dix dernières années d’un roi vieillissant, louvoyant entre ses deux adversaires, le Téméraire et Edward IV. La défaite par les Suisses, puis la mort du Téméraire laisse à Louis le loisir de se retourner vers ses sujets et de faire un bilan négatif de son règne (« Je suis haï de tous »). Il ne peut chasser désormais l’idée de sa disparition. Un moine calabrais de sainte réputation, François de Paule, vient exprès d’Italie pour préparer le roi à la mort.
Adaptation de l’ouvrage Louis XI : un roi entre deux mondes (1976) de Pierre-Roger Gaussin, directeur du Collège littéraire universitaire de Saint-Étienne. À l’opposé d’Astruc (cf. supra), Jean-Claude Lubtchansky bannit de sa réalisation tout ce qui est spectaculaire (les scènes d’action sont indiquées par des gravures ou des miniatures de l’époque), pour présenter un portrait intériorisé et austère du personnage. A l’inverse de la « légende noire », son Louis XI profondément chrétien est préoccupé du bien de son peuple dont il désire ardemment l’unité. Lubtchansky et Gaussin écriront ensemble en 1982 le téléfilm « Saint Louis ou La Royauté bienfaisante », autre réhabilitation chrétienne d’un roi capétien (cf. 5).
1982® (tv) Henry VI (GB) de Jane Howell (« The Shakespeare Plays »). – av. Anthony Brown (Louis XI). – cf. Moyen Âge : Angleterre.
1991® (tv) La Florentine (FR) Marion Sarrault. – av. Yves Penay (Louis XI), Benoist Brione (Charles le Téméraire). - cf. Moyen Âge : Italie, la Florence des Medici.
Jacques Perrin en Louis XI, une prestation magistrale de subtilité rouée dans le téléfilm d’Henri Helman (2011).
2010/11*(tv) Louis XI, le pouvoir fracassé (FR) d’Henri Helman
Alchimic Films (Dominique Antoine)-France 3-TV5 Monde-Euro Média (FR3 6.12.11), 1h36 min. – av. Jacques Perrin (Louis XI), Florence Pernel (Anne de France, sa fille), Denis Sylvain (Pierre de Beaujeu, son mari), Gaëlle Bona (Jeanne de France), Bruno Debrandt (Louis d’Orléans, son mari), Roland Copé (l’archevêque de Bellème), Jean-Pierre Malo (Guillaume, capitaine de la garde royale écossaise), Eric Bougnon (Sauveterre), Grégory Fitoussi (Clément de Saudre), Roland Copé (archevêque de Bellème), Mathieu Simonet (Philippe d’Anjou), Eric Chabot (Auger de Brie), Maël Grenier (Tristan l’Hermite), Arnaud Le Comte (Jean de Champagne), Jean-Christophe Brétignière (Pierre de Rohan), Pascal Leveque (Richard de Berulle), Philippe Valmont (Henri de Boulogne), Denis Mallet (François de Bretagne), Christophe Hamon (Arnaud de Berluvier), Cyril Long (Monfortier).
Synopsis : En août 1483, un mystérieux messager – Clément de Saudre – se présente au château de Plessis-lès-Tours où réside le roi. Affaibli par la maladie, mais toujours méfiant et tyrannique, le vieux souverain accepte de le recevoir. L’inconnu lui révèle l’existence d’un complot ourdi notamment par son oncle, Pierre de Rouan : il va être assassiné le jour même. Ce sont ses propres ministres, réunis sur ordre royal pour désigner le successeur au trône, qui exécuteront le plan mis au point par Louis d’Orléans, son gendre et cousin. La raison ? L’obsession de Louis XI d’unifier le royaume de France au détriment des grands féodaux qui n’acceptent pas d’être dépossédés de leurs biens et de leurs privilèges. Louis d’Orléans, violent, arrogant, sûr de lui, prendra donc légalement le pouvoir en occupant la place de régent, le dauphin Charles, âgé de treize ans, étant encore mineur. Le monarque scrute ses deux gendres, d’Orléans et Pierre de Beaujeu. Lors du conseil des ministres, il pare un condamné, libéré de sa cage de fer dans les sous-sols, de ses vêtements royaux et, caché, assiste à l’assassinat du malheureux, étouffé sous un coussin par l’ensemble des nobles. Louis XI surgit et ricane. Confondus et tremblants pour leur vie, les ministres acceptent alors la décision du roi qui nomme sa fille Anne de France et son époux Pierre de Beaujeu régents du petit Charles. Après avoir ordonné le meurtre discret de Clément de Saudre (qui en sait trop), le roi succombe à un malaise. Anne révèle un tempérament aussi autoritaire que son père et parvient à faire plier même d’Orléans (jadis son amoureux). Le royaume de France est sauvé.
Henri Helman, qui a signé de bons téléfilms historiques comme « Lagardère » (2003) ou « Cartouche, le brigand magnifique » (2009), se bat depuis 30 ans pour réaliser ce document sur les dernières heures du règne de Louis XI, usé par le pouvoir. Comme Astruc (1978) et Lubtchansky (1980) avant lui, il souhaite démontrer que « l’Universelle Aragne » n’était pas qu’un roi despotique, suspicieux et malveillant. Sans ses efforts d’unification et de modernisation du pays, affirme-t-il, la Renaissance française n’aurait pas eu le rayonnement qu’on lui connaît. Accusé de bafouer la chevalerie (ce qui n’est pas faux), il rétorque : « Ma chevalerie à moi, c’est l’ordre de l’État, le commerce, la circulation des biens, la prospérité du peuple ! » Le scénario de Helman, coécrit avec Pierre Moustiers et Jacques Santamaria, est d’une remarquable intelligence : il évoque les rapports complexes entre le monarque paranoïaque et ses deux filles, Anne, la politicienne loyale et dure, dressée pour paraître et manipuler, et Jeanne, l’infirme perpétuellement plongée dans ses oraisons, victime méprisée, torturée et consentante de son mari d’Orléans. Helman convainc Jacques Perrin, 68 ans, de revêtir la pourpre royale, et la prestation de ce dernier est magistrale de subtilité rouée et enjouée, la froideur du calculateur masquée par un sourire hypocrite : un portrait loin de toute caricature, qui bascule dans le pathétique à l’instant de la mort. Ses prisons sous-terraines abondent de « traîtres » en cage (y compris l’archevêque de Bellème dont un sermon a déplu), il n’hésite pas à récompenser celui qui lui a sauvé la vie en le faisant trucider (« une fois traître, toujours traître ») et professe qu’« en politique, les honnêtes calculs causent toujours la perte de ceux les font ». Estimant qu’un roi n’a à être loyal qu’envers lui-même (l’absolutisme pointe), cruel et visionnaire, il rend l’âme en murmurant « France, France ». Helman, dont la réalisation est aérée par d’amples mouvements de caméra, tourne aux châteaux de Châteaudun, de Plessis-Macé, de Plessis-Bourré (Écuille), du côté d’Angers, et à l’abbaye de Fontevraud (Plessis-Bourré fut construit par le Grand Argentier de Louis XI, Jean Bourré). Le téléfilm sort en avant-première au Festival international du film d’histoire à Pessac en 2010 et Jacques Perrin obtient le Prix de la meilleure interprétation masculine au Festival des Créations télévisuelles de Luchon en 2011.
2016/17(tv) Maximilian: Das Spiel von Macht und Liebe (Marie de Bourgogne et Maximilien) (AT/DE) d'Andreas Prochaska
Olivier Auspitz, Andreas Kamm, Kurt J. Mrkwicka/MR-Film Kurt Mrkwicka-Fish Blowing Bubbles-MR TV Film-Moviebar Productions-ORF-ZDF (ORF 12.12.16-2.3.-3.3.17 / ZDF 1-2-3.10.17), 3 x 90 min./270 min. - av. Christa Théret (Marie de Bourgogne, fille de Charles le Téméraire), Jannis Niewöhner (Maximilien de Habsbourg), Jean-Hugues Anglade (Louis XI), Tobias Moretti (l'empereur Frédéric III), Miriam Fussenegger (Johanna von Hallewyn), Stefan Pohl (Wolfgang von Pohlheim), Caroline Godard (Anne de France), André Penvern (Guillaume Hugonet), Sylvie Testud (Charlotte de Savoie), Nicolas Wanczycki (Philippe de Commynes), Raphaël Lenglet (Olivier de La Marche), Thierry Piétra (Olivier Le Daim), Yvon Back (Guy de Brimeu), Mark Zak (Matthias Corvinus).
Le 5 janvier 1477, Marie de Bourgogne (1457-1482) apprend la mort de son père, Charles le Téméraire. Elle n'a pas 20 ans et devient la duchesse de Bourgogne, l'héritière la plus riche d'Europe, mais elle ne peut gouverner sans mari. En France, Louis XI espère tirer profit de la situation en mariant son fils, le dauphin âgé de 9 ans, à Marie. De son côté, à Vienne, Frédéric III de Habsbourg, empereur du Saint Empire romain germanique, espère que son fils Maximilien épouse la belle pour accéder à la richesse du royaume de Bourgogne. Trop jeune et trop inexpérimentée pour résister à l'invasion française menée par Georges de La Trémoille et le blocus économique imposé par Louis XI, Marie contacte Vienne à travers sa dame de compagnie, Johanna von Hallewyn, en vue d'épouser au plus vite Maximilien. Le mariage se fait par procuration en 1477 avec Wolf von Polheim, l'ami fidèle de Maximilien. Ce dernier se rend à Gand et prend en main la défense des États de sa femme avec énergie, mettant en sécurité les provinces flamandes et le Hainaut; il échappe à plusieurs tentatives d'assassinat commanditées par Louis XI. Le roi de France se meurt tandis que Pohlheim évite de justesse l'échafaud en raison de sa liaison avec Johanna von Hallewyn dont l'époux a exigé la mort. Au cours de la bataille de Guinegatte (27 août 1479) qui oppose les chevaliers du Dauphin de France (Charles VIII) et les troupes minoritaires de Maximlien, Polheim tue Hallewyn; les Français sont écrasés. Marie et Maximilien connaissent un mariage heureux; il ont deux enfants, Philippe le Beau (futur conjoint de Jeanne la Folle en Castille) et Marguerite. Marie décède accidentellement d'une chute de cheval à l'âge de 25 ans.
Une mini-série de prestige (coûts: 15,5 millions d'euros) tournée en automne-hiver 2015 avec 3000 figurants et 550 chevaux à Vienne (Wiener Votivkirche, Sacré Coeur Pressbau), en Autriche du Sud (Stifft Zwetti, les châteaux de Rosenburg, Rappottenstein, Kreuzenstein, Franzensburg, Dobra et Grafenegg), en Styrie, en Hongrie, en République tchèque et en Belgique. Une interprétation de qualité, de la confection très soignée mais sans surprises.

8 .1 . François Villon, poète et mauvais garçon

François Villon (né en 1431, décédé après 1463 ?) est le premier en date des poètes français modernes, auteur d’innombrables ballades, du Petit et du Grand Testament (comptant près de deux mille vers). François de Montcorbier ou des Loges, orphelin, est élevé par Guillaume de Villon, chapelain de Saint-Benoît-le-Bétourné et peut-être son père naturel, dont il reprend le nom. Maître ès arts (lettres) de l’Université de Paris en 1452, il tue un prêtre lors d’une rixe au cloître de Saint-Bernard en 1455. Gracié pour Noël 1456, il vole cinq cents écus d’or au collège de Navarre et s’enfuit à Angers, puis erre pendant quatre ans à travers la France. Le poème qu’il compose pour Marie d’Orléans à Blois en 1460 lui sauve la vie et le passage de Louis XI à Meung-sur-Loire libère Villon des prisons de Thibault (Thibaud) d’Aussigny, l’évêque d’Orléans, où il croupit pour un méfait inconnu. De hautes protections – Charles d’Orléans, Jean II, duc de Bourbon, le roi lui-même – le sauvent au cours de ses multiples récidives. En 1462, il est à nouveau enfermé au Châtelet sous inculpation de vol. Éternel marginal, il est condamné à la pendaison pour une rixe à la rue de la Parcheminerie (rédaction de la "Ballade des pendus"), mais après son appel, en janvier 1463, un arrêt du Parlement transforme sa sentence de mort en bannissement pour dix ans. Sa disparition après cette date reste à ce jour un mystère.
Parmi les « Coquillards », bandes organisées de truands que Villon a vraisemblablement fréquentées (il utilise le jargon coquillard dans ses ballades), on trouve Régnier de Montigny et l’universitaire dévoyé Colin de Cayeux, tous deux pendus, respectivement en 1457 et 1460. Quant à l’énigmatique Catherine de Vauxcelles (ou Vaucelles), mentionnée par Villon dans son "Grand Testament", qui aurait « engeôlé son existence dans une très amoureuse prison », lui aurait fait « prendre des vessies pour des lanternes et de la bière pour du vin nouveau » avant de le faire « déshabiller et battre comme toile au ruisseau » (strophe 67 et "Double ballade"), elle devient dans l’imaginaire des romanciers et scénaristes le grand amour du poète, voire même la nièce de Louis XI ! Précisons que le roi et le poète ne se sont vraisemblablement jamais rencontrés.
1911If I Were King (US)
William N. Selig/Selig Polyscope Company, 1 bob. – François Villon aide Louis XI à se débarrasser des ennemis de la couronne à Paris. Inspiré par la pièce homonyme de Justin H. McCarthy sortie huit ans auparavant (cf. infra, film de 1920).
1911The Poet of the People (US) de Theodore Marston (?)
Thanhouser Film Corporation (Edwin Thanhouser), 305 m. – av. Frank Hall Crane (François Villon ?), Julia M. Taylor (Catherine de Vauxcelles ?), Marie Eline. – François Villon défie les puissants sous Louis XI. Film probablement inspiré par la pièce If I Were King de J. H. McCarthy (cf. version de 1920), tourné à New Rochelle, New York.
1914François Villon ou Si j’étais roi (FR) de Louis Feuillade
Etablissement Gaumont S.A. (Paris), 1100 m. – av. Maurice Vinot (François Villon). – Amoureux de Catherine de Vauxcelles, Villon blesse en duel Thibault d’Aussigny, qui trahissait le roi. Il est arrêté et Louis XI, ayant lu un de ses poèmes contestataires, lui laisse son trône pendant sept jours. Au huitième, il sera pendu. Pendant son sursis royal, Villon sauve Louis XI et le royaume. Catherine empêche son exécution en l’épousant. Ce « cinémadrame historique en trois parties et 62 tableaux » tourné à Nice (Victorine) est une adaptation apocryphe de If I Were King, la pièce de Justin H. McCarthy (1902), cf. version américaine de 1920.
Le terrifiant Lon Chaney (à dr.) fait le méchant dans « The Adventures of François Villon » (1914).
1914The Adventures of François Villon – 1. The Oubliette (US) de Charles Giblyn
101 Bison Motion Picture (Adam Kessel & Charles Baumann), 3 bob./29 min. – av. Murdock MacQuarrie (François Villon), Doc Crane (Louis XI), Pauline Bush (Philippa d’Annonay), Lon Chaney (le chevalier Bertrand de la Payne), Chester Withey (Colin de Cayeux), Agnes Vernon, Charles Giblyn.
Synopsis : A Paris, François Villon et son compagnon Colin donnent leur argent à un couple âgé chassé de leur maison, puis, tiraillés par la faim, ils volent la bourse de deux moines. La police les talonne, Villon s’enfuit mais Colin est pendu. Un noble raille le cadavre du malheureux et Villon le trucide, comme il tue le chevalier de la Payne qui séquestre cruellement Philippa d’Annonay dans une auberge et libère la belle. Souhaitant éprouver la loyauté du poète vagabond, Louis XI le fait arrêter, se déguise lui-même en prisonnier et lui offre de l’aider à s’évader s’il consent à renverser le roi. Villon refuse et Louis XI, ravi, l’anoblit (sic).
Le succès de scène de If I Were King de McCarthy au début du siècle suscite un tel engouement du public américain pour le poète-vagabond que le scénariste et romancier George Bronson Howard le transforme ici en un surprenant et très expéditif redresseur de torts, puis en agent secret de Louis XI. Giblyn filme ces aventures dans les studios Bison à Santa Yñez Canyon (Santa Monica) avec un débutant singulièrement patibulaire dans le rôle du méchant : Lon Chaney (cf. aussi infra).
1914The Adventures of François Villon – 2. The Higher Law (US) de Charles Giblyn
101 Bison Motion Picture (Adam Kessel & Charles Baumann), 2 bob. – av. Murdock MacQuarrie (François Villon), Doc Crane (Louis XI), Pauline Bush (Damoiselle Elaine), Lon Chaney (Sir Stephen), Millard K. Wilson, Chester Withey, William B. Robbins.
Louis XI veut rétablir des liens pacifiques avec Edward IV d’Angleterre, mais celui-ci refuse en raison de l’attitude déloyale de Sir Stephen. Villon, à qui le roi a demandé conseil, propose d’éliminer le trouble-fête et se rend en Angleterre où il convainc son ancien compère Haco Hubba de l’aider. Dame Elaine, fille de Hubba, est dépêchée à la cour pour y séduire Sir Stephen et l’attirer dans leur château. Celui-ci tombe dans le piège. Villon le fait exécuter sur le champ et informe Louis XI de sa fructueuse mission.
Villon (William Farnum) s’impose face à Louis XI (Fritz Leiber) dans « If I Were King » de James Gordon Edwards.
1920If I Were King (US) de James Gordon Edwards
Fox Film Corp. (William Fox), 8 bob. – av. William Farnum (François Villon), Betty Ross Clarke (Catherine de Vauxcelles), Fritz Leiber (Louis XI), Walter Law (Thibault d’Aussigny, grand connétable de France), Harry Carvill (Tristan L’Hermite), Claude Payton (Régnier de Montigny), V. V. Clogg (Toison d’Or), Harold Clairmont (Noël de Jolys), Renita Johnson (Huguette), Kathryn Chase (Élisabeth).
Synopsis : À la taverne de la Pomme de Pin, Villon apprend le complot du grand connétable Thibault d’Aussigny et de Charles le Téméraire, fils du duc de Bourgogne, pour renverser Louis XI. Ayant traité publiquement le roi de couard, il est jeté en prison. Catherine, la pupille du roi, obtient sa libération pour une semaine afin qu’il puisse se justifier. Dans la taverne où il a surpris les comploteurs, Villon récite ses vers accusateurs de « Si j’étais roi », tandis que le roi, incognito, entend tout. Nommé connétable à la place du félon qui a gagné les rangs des Bourguignons, Villon a sept jours pour confondre les traîtres, battre leur armée avec l’aide des gueux de Paris et gagner le cœur de Catherine s’il veut échapper à la potence. Il y réussit de justesse. Louis XI s’apprête cependant à refuser la grâce du poète quand Catherine offre de mourir à sa place. Le roi bénit à contrecœur les amoureux, puis les exile après avoir annexé les domaines de sa pupille.
En terre anglo-saxonne, les exploits plus ou moins imaginaires de Villon ont fait l’objet d’un roman du politicien nationaliste irlandais Justin Huntly McCarthy, If I Were King (en France : La curieuse aventure de Maître François Villon, Sire de Montcorbier, ou Si j’étais roi), texte publié en 1901 par H. R. Russell et transformé la même année en pièce de théâtre en 4 actes. L’immense popularité de cette comédie romantique sacrifiant à la mythologie inoffensive de la bohème malfamée va attirer le cinéma dès 1911 (cf. supra). En 1925, Rudolf Friml en reprend l’intrigue et la transforme en opérette sous le titre de The Vagabond King (Le Roi des vagabonds), portée à l’écran en 1930 et en 1956 (cf. infra). Dans ce lot de broderies en marge de l’Histoire où seuls quelques-uns des personnages principaux peuvent revendiquer une existence antérieure, Villon est non seulement réduit à un amuseur populaire et à un don juan, mais McCarthy en fait un entraîneur d’hommes et, à la fin, même un général ! Aucune trace de ses palmes universitaires ou de son activité de lettré. Par ailleurs, on ne quitte pas les clichés usuels du monarque rusé et sadique (Louis XI) confronté à un rimailleur insolent qu’entourent de sympathiques loubards en guenilles, représentants folkloriques du petit peuple malmené sous les rois d’antan, le tout étant couronné par l’amour qui unit un couple de conditions sociales différentes. Précisons enfin que les vers de « Si j’étais roi » sont de l’auteur irlandais, et non du Lais, du Testament ou des ballades de Villon.

Villon sauve le roi et Paris assiégés par la Ligue féodale
Dans sa pièce, McCarthy s’amuse à imaginer ce qu’il advint du poète vagabond après son bannissement de Paris en 1463 (à savoir sa disparition des annales) et prend pour cadre la guerre dite du « Bien public », qui s’étend de mars à octobre 1465. La Ligue du Bien Public est une coalition de princes menée par Charles, comte de Charolais (c’est-à-dire Charles le Téméraire, qui n’est pas encore duc de Bourgogne – il le deviendra deux ans plus tard à la mort de son père, Philippe III le Bon) dirigée contre l’accroissement des pouvoirs du roi et ses impôts qui accablent le petit peuple. Cette révolte féodale réunit une vingtaine de grands seigneurs – les maisons de Bretagne, de Bourbon, d’Armagnac et de Bourgogne – et 51'000 combattants. Leur but est d’instaurer sur le trône un régent, Charles, duc de Berry, frère chétif et vaniteux du roi, 18 ans. Louis XI affronte la Ligue à la bataille de Montlhéry, qui laisse Charles maître du terrain. Durant l’été, la Ligue assiège Paris où s’est réfugié le roi. En automne, ce dernier est contraint de signer un accord avec les ligueurs (le traité de Conflans par lequel Bourgogne récupère la Picardie), mais, retors, il n’observera pas longtemps les conditions qui lui sont imposées. Comme de bien entendu, la guerre du Bien public n’aura valu au peuple que de nouvelles misères… McCarthy métamorphose cette capitulation provisoire de Louis XI en « victoire du peuple » légitimiste et fait de Thibault d’Aussigny, évêque d’Orléans, le « méchant » du drame, après l’avoir laïcisé en grand connétable (1).
Chargé des films à grand spectacle à la Fox, J. Gordon Edwards (grand-père de Blake) a mis en scène entre 1917 et 1924 les productions les plus extravagantes vues à Hollywood, souvent, avec pour interprète la vamp Theda Bara (« Cleopatra », « Salome »). C’est à lui qu’incombe la tâche de fabriquer ce premier long métrage – aujourd’hui perdu – tiré de la pièce de McCarthy, filmé dans les studios Fox de la Western Avenue/Sunset Blvd. à Hollywood. Grand acteur shakespearien, Fritz Leiber mime « l’Universelle Aragne » face à William Farnum, alors la vedette masculine la mieux payée d’Hollywood (10'000 $ par semaine), qui avait débuté sur scène en Ben-Hur (1896) et triomphé à l’écran en Jean Valjean (« Les Misérables » de Frank Lloyd, 1917). – IT : Un vagabondo alla corte di Francia.

(1) – En été 1461, d’Aussigny a incarcéré François Villon pour un méfait inconnu (le vol d’un calice en or, ou la fréquentation de saltimbanques interdite aux clercs ?). Torturé, condamné aux terribles oubliettes de Meung-sur-Loire où il écrit son Épître à mes amis, il sera libéré après trois mois lors du passage de Louis XI. Mais sa condamnation (illégale, car Villon dépend de l’évêché de Paris) prive le poète de son statut de clerc et va le détruire physiquement et moralement.
John Barrymore (ici avec Marceline Day) fait un Villon plutôt pittoresque dans « The Beloved Rogue » (1927).
1927*The Beloved Rogue (L'Étrange Aventure du vagabond poète) (US) d’Alan Crosland
Art Cinema Corp.-Feature Productions-United Artists (Joseph M. Schenck), 10 bob./9264 fr./1h43 min. – av. John Barrymore (François Villon), Conrad Veidt (Louis XI), Marceline Day (Catherine de Vauxcelles), Lawson Butt (Charles le Téméraire), Bertram Grasby (le duc Louis II d'Orléans), Dick Sutherland (Tristan L’Hermite, le bourreau), Henry Victor (le comte Thibault d’Aussigny), Slim Summerville (Jehan le Loup), Mack Swain (Nicolas), Angelo Rossito (le nain Beppo), Nigel de Brulier (l’astrologue), Lucy Beaumont (la mère de Villon), Otto Mattiesen (OIivier le Daim), Jane Winton (l’abbesse), Rose Dione (la Grosse Margot).
Synopsis : Jeanne d’Arc meurt en 1431, tandis qu’un autre martyr condamné par les Bourguignons périt pour la « libération de la France » dans les flammes du bûcher de Vauxcelles : François de Montcorbier. Vingt-cinq ans plus tard, son fils, le poète et détrousseur de riches, François Villon, est élu roi des Fous par la population de Paris en liesse. Villon nargue publiquement Charles le Téméraire, en visite dans la capitale, et celui-ci demande à son cousin le roi de punir l’insolent. Banni à jamais, Villon végète aux portes de la cité, vivant de chapardages et d’aumônes. Pour échapper au guet, il se fait projeter au moyen d’une catapulte par-dessus les remparts et atterrit dans la chambre à coucher de Catherine de Vauxcelles, pupille du roi. Il la sauve des griffes du comte Thibault, ami des Bourguignons. Le roi lui en sait gré et, séduit par son esprit et sa faconde, lui pardonne sa désobéissance. Mais Catherine est enlevée par Charles le Téméraire qui, convoitant le trône, veut la marier de force à Thibault. Villon mobilise les bas-fonds de Paris et escalade le donjon de Vauxcelles pour la libérer. Blessé par les arbalétriers, capturé, torturé, hissé dans une cage de fer jusqu’au sommet du donjon, il doit assister sanglant au mariage avant son exécution, mais Louis XI survient entouré de la population armée et sauve Villon qui harangue ses gueux : « Après avoir chassé les Anglais, nous n’allons pas laisser le loup de Bourgogne dévorer la France ! » Charles le Téméraire est enfermé à son tour dans la cage de fer et hissé dans les airs tandis que Catherine, ayant renoncé à son domaine au profit de la couronne, épouse son poète roturier.

John Barrymore entre Robin des Villes et Peter Pan
Passablement délirant sur le plan historique, le scénario du producteur allemand Paul Bern – qui deviendra l’époux malheureux de Jean Harlow (1932) – ignore pour une fois la pièce If I Were a King de J. H. McCarthy, tant appréciée des Américains (cf. supra). Oublions le rôle et le sort absurde réservé ici au Téméraire pour relever que l’authentique Villon fut à la fois pire criminel et bien meilleur poète que ne le suggère ce film, dans lequel la « canaille bien-aimée » du titre est décrite comme un « poète, pickpocket, patriote, aimant la France sérieusement, les Françaises excessivement et le vin français exclusivement » (bonjour les anachronismes !). À mi-chemin entre Peter Pan et un Robin des Bois des villes, ce représentant de la démocratie populiste à la sauce Hollywood vole bien sûr aux riches pour donner aux pauvres (il fait catapulter des vivres soustraites aux Bourguignons à la population affamée de la capitale). Comme les récits du légendaire archer, ceux de Villon balancent entre deux romantismes antithétiques : la fable légitimiste (« pour le roi, contre l’usurpateur ») et la revendication antiféodale, voire révolutionnaire. John Barrymore, bouc et moustache impertinente, marche sur les traces "athlétiques" de Douglas Fairbanks, mais en ajoutant une touche d’autodérision très prononcée, notamment lors des courses-poursuites à la limite du burlesque, avec pieds-de-nez, petits sauts chaplinesques, culbutes et autres gaudrioles (parmi les compères de Villon, on retrouve d’ailleurs Mack Swain, la grande brute qui terrorise Charlot dans « The Goldrush/La Ruée vers l’or »). Barrymore est méconnaissable au début, déguisé en gargouille de neige alors qu’il cambriole sur les toits de Paris, ou en bouffon clownesque et chauve lors de la Fête des Fous (substitut du Quasimodo de Hugo). Très en verve, il en fait des tonnes jusqu’au dernier tiers, quand, traîné dans la chambre de torture bourguignonne et vêtu seulement d’un pagne, il subit des sévices d’un sadisme rare, en étant flagellé jusqu’au sang, puis plongé enchaîné dans la fournaise d’un brasier (qui devrait logiquement le laisser défiguré).
Face à lui, une personnalité non moins forte : Conrad Veidt, qui débute aux Etats-Unis, fait Louis XI, voûté, frileux, retors, monstrueux, un pendant grimaçant de Richard III sorti tout droit d’un film expressionniste allemand. Son sourire veule est une menace, sa superstition maladive le rend imprévisible (Villon sauve sa tête en lui prédisant que sa mort précéderait de vingt-quatre heures celle du roi). Alan Crosland – qui vient de diriger Barrymore dans « Don Juan » et restera dans les annales du cinéma pour avoir réalisé cette même année « The Jazz Singer », le premier film parlant, pourtant bien inférieur – intègre habilement ces deux monstres sacrés à sa mise en scène, soutenue par de longs mouvements d’appareil, les éclairages admirables de Joseph H. August (« The Hunchback of Notre Dame / Quasimodo » de Dieterle, 1939) et surtout les très beaux décors gothiques (Paris sous la neige), si caractéristiques dans leur surdimensionnement stylisé, que William Cameron Menzies érige aux Pickford-Fairbanks Studios sur Santa Monica Boulevard. Les scènes de foule – la figuration est impressionnante – de la Fête des Fous sont tournées sur l’ancien parvis médiéval de « The Hunchback of Notre-Dame » de 1923 aux studios Universal. Cet ouvrage extravagant désarçonne la critique, mais séduit les foules et vaudra à Conrad Veidt un autre rôle en or, celui du pitoyable Gwynplaine dans « The Man Who Laughs (L’Homme qui rit) » de Paul Leni. – DE : Der Bettelpoet (Der Fürst der Gasse / Hinter schützender Maske), IT : Il poeta vagabondo, ES : El vagabundo poeta.
1930The Vagabond King (Le Vagabond Roi) (US) de Ludwig Berger (et Ernst Lubitsch)
Adolph Zukor, P. B. Schulberg/Paramount-Famous Lasky (Jesse L. Lasky), 1h44 min. – av. Dennis King (François Villon), Jeanette MacDonald (Catherine de Vauxcelles), Oliver Peters Heggie (Louis XI), Warner Oland (Thibault d’Aussigny), Arthur Stone (Olivier le Daim), Lillian Roth (Huguette du Hamel), Lawford Davidson (Tristan L’Hermite), Thomas Ricketts (l’astrologue), Christian J. Frank (le bourreau), Dorothy Davis, Elda Voelkel, Thora Waverly, Cecile Cameron.
Synopsis : En 1465, Paris est assiégé par Charles le Téméraire. Louis XI, dont les forces sont insuffisantes, ne fait rien pour défendre la capitale et le peuple gronde, lui reprochant sa lâcheté. Villon, poète généreux et frondeur, l’appelle à la révolte. À Notre-Dame, le vagabond tombe amoureux de Catherine de Vauxcelles, la jolie nièce du roi qui lui a fait l’aumône, et lorsque le premier ministre félon Thibault veut la faire assassiner, il lui sauve la vie. Louis XI se sert de Catherine pour rallier Villon à sa cause : elle n’épousera que celui qui chassera les Bourguignons. Dans un caveau mal famé où il déguste du vin volé dans ses propres réserves, le roi assiste incognito à un duel entre Villon et Thibault, qui est blessé. Villon raille le trône, il est arrêté. Louis XI se fait reconnaître et demande au poète vagabond ce qu’il choisirait : être roi à sa place pendant sept jours, le débarrasser du Bourguignon et finir pendu le huitième, ou retourner parmi les manants. Villon opte pour la royauté, se lave, se fait raser la barbe et s’installe au palais sous le nom du comte de Montcorbier. Au septième jour, la ville ouvre ses portes au Téméraire apparemment sans résistance, mais les troupes bourguignonnes sont piégées et annihilées par l’armée de truands et de gueux du vagabond-roi. Thibault, qui a poignardé Huguette, l’ancienne maîtresse de Villon, périt aussi. Sous le gibet, Louis XI propose cruellement de laisser Villon en vie si quelqu’un est prêt à prendre sa place. Catherine offre sa vie et le roi, pour la première fois, gracie un condamné…
Villon (Dennis King) échappe de justesse au gibet grâce à l’intercession chantée de Jeanette MacDonald (1930).
 Un gibier de potence pousse la chansonnette en Technicolor bichrome
En septembre 1925 – après une tentative similaire mais avortée de Richard Rodgers et Lorenz Hart deux ans plus tôt – le compositeur américano-tchèque Rudolf Friml transforme la pièce If I Were King de J. H. McCarthy (cf. film de 1920) en opérette qui sort au Casino Theatre à New York, sur un livret de William H. Post et Brian Hooker (le meilleur traducteur du Cyrano de Bergerac de Rostand). Ce chœur de malfrats guenilleux poussant la chansonnette évoque irrésistiblement The Beggar’s Opera de John Gay (1728). Friml a crée le rôle de Villon pour Dennis King, un baryton britannique formé chez Ziegfeld qui enflamme le public sur 511 représentations ; la comédie musicale est reprise avec un égal succès à Londres en 1927 avec 480 soirées. Dès que le cinéma devient parlant, la Paramount se jette sur le sujet. Dennis King débute ainsi à Hollywood ; son activité restera par la suite essentiellement liée aux planches (il chantera Fra Diavolo dans « The Devil’s Brother », 1933, aux côtés de Laurel et Hardy). Sa partenaire sur scène, Carolyn Thomson, est remplacée à l’écran par Jeanette MacDonald, le « rossignol américain » dont c’est le deuxième film seulement, après « Love Parade » d’Ernst Lubitsch. L’acteur de Broadway O. P. Heggie, qui fait un Louis XI très crédible, est surtout connu des cinéphiles pour son rôle d’ermite aveugle dans « Bride of Frankenstein (La Fiancée de Frankenstein) » de James Whale (1935). Plusieurs chansons sont éliminées du script, adaptation et dialogues additionnels sont confiés à Herman J. Mankiewicz, le frère aîné du grand Joe. Quant à la mise en scène, c’est l’Allemand Ludwig Berger qui l’assume. Il vient du théâtre, a débuté dans le cinéma berlinois en 1920 et s’est spécialisé dans les comédies légères, les féeries, les sujets littéraires et le ballet.
Engagé à la Paramount sept ans plus tard, il semble l’homme idéal pour diriger cette onéreuse fantaisie « All-Talking, All-Singing », photographiée en Technicolor bichrome aux studios de Melrose Avenue (budget estimé : 1'200'000 $). Pas d’extérieurs. Berger enrobe son film d’une certaine préciosité, le parfume ça et là d’un zeste d’ironie, soigne ses décors (Hans Dreier) et costumes (Travis Banton) un peu maniérés, mais reste constamment handicapé par la théâtralité de l’interprétation et la nouvelle technique sonore, si l’on excepte la première rencontre (muette) des amoureux dans la nef de Notre-Dame, toute en délicatesse. La cour de Louis XI est envahie d’improbables nymphettes en déshabillé, de pages et de nains acrobates. L’entrée des hérauts de Charles le Téméraire, des géants habillés en noir, est captée par un impressionnant travelling arrière à travers les dédales du palais royal, puis gâchée dès que les protagonistes prennent la pose et ouvrent la bouche. King, sympathique héros du peuple, déclame son texte et chante à tue-tête sans tenir compte du micro. L’ensemble reste marqué par le statisme scénique de Broadway et l’apport de la couleur laisse à désirer (les arrière-plans sont parfois sombres et flous). La bataille nocturne finale tranche curieusement sur le reste, saccadée, dynamisée par des gros plans à la Poudovkine et des effets de brume : en plus de superviser tous les retakes, Ernst Lubitsch en aurait assumé le montage. Le film remplit les caisses, mais en dehors des États-Unis, il n’est exploité qu’en muet avec intertitres. Grimé en Villon, Dennis King rechantera « The Gallows Song » dans « Paramount on Parade » (1930). Quant au vigoureux « Song of the Vagabonds », il deviendra l’hymne de l’équipe de football de West Point. Voilà où mène la poésie. – Nota bene : le film fera l’objet de deux mises en ondes de Cecil B. DeMille pour « Lux Radio Theatre », avec John Boles et Evelyn Venable (CBS 17.8.36) et avec Dennis Morgan, Kathryn Grayson, J. Carroll Naish (CBS 25.12.44), 60 min. – DE, AT : Der König der Vagabunden, IT : Se io fossi re, ES : El rey vagabundo.
Basil Rathbone (Louis XI) et Frances Dee (sa pupille) dans « If I Were King » (1938), dialogué par Preston Sturges.
1938**If I Were King (Le Roi des gueux) (US) de Frank Lloyd
Frank Lloyd-Paramount, 1h41 min. – av. Ronald Colman (François Villon), Basil Rathbone (Louis XI), Frances Dee (Catherine de Vauxcelles), Heather Thatcher (Marguerite d'Ecosse, la reine), Ellen Drew (Huguette du Hamel), Henry Wilcoxon (un capitaine), Walter Kingsford (Tristan L’Hermite), C. V. France (le Père Villon), Stanley Ridges (Régnier de Montigny), Bruce Lester (Noël de Jolys), Alma Lloyd (Colette), Sidney Toler (Robin Turgis), Colin Tapley (Jehan Le Loup), Ralph Forbes (Olivier le Daim), John Miljan (Thibault d’Aussigny), William Haade (Guy Tabarie), Adrian Morris (Colin de Cayeux), Montagu Love (le général Dudon), Lester Matthews (le général Salière), William Farnum (le général Barbezier), Winter Hall (le majordome), Francis McDonald (Casin Cholet).
Après le théâtre au début du siècle, le cinéma muet, puis l’opérette filmée, la rencontre farfelue entre François Villon et Louis XI imaginée par J. H. McCarthy trouve sa forme définitive dans cette production très soignée du vétéran Frank Lloyd, à laquelle deux grands acteurs donnent un relief particulier. Mais le mérite de cette réussite revient d’abord à son scénariste-dialoguiste exceptionnel : l’éblouissant Preston Sturges, héritier (en plus intellectuel) de Lubitsch, dont les réalisations comico-satiriques, voire loufoques dans les années 1940 feront date. Pour l’instant, Sturges ronge son frein et, comme Mankiewicz ou Huston, écrit pour les autres. Jugeant la pièce de McCarthy sérieusement datée, alambiquée, boursouflée, il en reprend le squelette – et réécrit le tout. Il vise une aventure de cape et épée pour spectateurs intelligents : un drame romantique, gai, plein de vivacité, mais aussi teinté d’humour noir, empreint de considérations cyniques et de répliques désabusées. À ses yeux, les poèmes de Villon sont essentiels à l’intrigue, jouant un rôle similaire aux chansons d’un musical. Francophone (il a passé son enfance à Paris), Sturges en livre, après quelques réticences, une traduction personnelle et fabrique même une ballade apocryphe dont il se dit très fier. Pour contraster avec l’élévation lyrique des vers, il dessine un Louis XI terre-à-terre, caquetant, débordant de drôlerie méchante. « Ça sent mauvais par ici, marmonne son roi en pénétrant dans la chambre de tortures, on croirait que le cuisinier a brûlé son rôti. » Agacé parce qu’un supplicié peine à parler, il l’apostrophe : « Voyons mon brave, utilise ta langue pour répondre, tant que tu en as une ! », puis hésite en scrutant ses bourreaux : « En a-t-il encore une ? » À son barbier qui regrette son manque de compassion pour le genre humain, il lance : « On a déjà un Saint Louis dans la famille, deux créeraient la confusion ! »

Preston Sturges place Villon au centre d’un conte philosophique
Le script de Sturges – il devait s’ouvrir sur la bataille de Montlhéry, séquence que Frank Lloyd coupe au montage – commence par une chasse à l’homme nocturne, Villon ayant été surpris en train de dévaliser les entrepôts du roi. L’hiver est glacial, les Parisiens affamés sont encerclés par la Ligue des féodaux. Le poète drague Catherine de Vauxcelles à l’église (en lui récitant les vers apocryphes de « If I Were a King »), critique Louis XI à la taverne de la Pomme de Pin (« un gamin de deux ans gouvernerait mieux que lui ! »), tue ce traître d’Aussigny lors d’une rixe, puis se fait provisoirement nommer grand connétable à sa place après avoir conseillé au roi « d’abolir le désespoir et le substituer par l’espoir, puis, connaissant le pire dans la nature humaine, d’y encourager le meilleur. » Un gouvernement doit être compatissant, dit-il, s’il veut susciter la loyauté et l’amour de ses sujets. Louis XI donne au nouveau sire de Montcorbier une semaine de probation pour échapper au gibet. Mais comment chasser l’ennemi ? À l’hôtel des Tournelles comme au Louvre, la cour et l’armée ont encore des vivres pour six mois, les généraux repus ne sont donc pas pressés de briser le blocus. Tant pis pour la plèbe. À la suggestion de Catherine, Villon fait vider tous les entrepôts au profit de la population, afin de forcer les militaires à prendre les armes. Dès le lendemain, la reine de France constate outrée qu’elle n’a plus d’œufs à la coque au petit déjeuner … tandis que le peuple de Paris festoie tout en s’interrogeant sur la soudaine bienveillance royale. L’initiative subversive de Villon-Sturges ne déplaît pas seulement aux Tournelles : la Paramount sera dénoncée pour sympathies avec la « gauche bolchévique », certains esprits bornés à Washington croyant déceler dans ce passage du film l’influence pernicieuse des réfugiés de l’Allemagne nazie et de la guerre d’Espagne sur Hollywood (Redbook Magazine, octobre 1938). Accusation d’autant plus stupide que le cinéma s’est toujours gardé d’aborder les raisons de la déchéance sociale d’un Villon, ancien clerc, ou de ses complices, et qu’on chercherait en vain à l’écran des analogies concrètes avec la réalité sociopolitique du XXe siècle. Lorsque la coalition bourguignonne attaque Paris, les Coquillards de la Cour des Miracles se rassemblent pour piller la cité « jusqu’au dernier haricot » pendant que les militaires des deux camps se feront la guerre. Villon, dont le roi a ordonné l’arrestation, s’enfuit, rejoint ses anciens compères et trouve les arguments pour retourner la situation en présentant astucieusement les Bourguignons comme un gang de détrousseurs rival, une concurrence déloyale qu’il est impératif d’éliminer. N’étant qu’un des chefs de la Ligue féodale, Charles le Téméraire n’est pas mentionné dans le script, et Sturges écarte la séquence absurde à la fin de la pièce, quand le roi force Villon à se condamner lui-même à la pendaison. Son Louis XI gracie le poète victorieux : la France sera sa « prison à vie », excepté Paris où le souverain veut enfin avoir la paix ! Installée dans son carrosse, Catherine suit discrètement Villon qui s’éloigne de la capitale, le baluchon sur l’épaule.
François Villon (Ronald Colman, à dr.) dans une aventure de cape et d’épée pour spectateurs intelligents.
 Le duel de deux monstres sacrés
L’histoire de France étant transformée en divertissante saynète philosophique, le choix de Ronald Colman en François Villon s’avère idéal (malgré ses 47 ans). Patricien romantique, le visage barré d’une fine moustache, le comédien anglais possède la grâce, la ludicité et l’élégance un brin canaille du charmeur, mais aussi la droiture d’un homme sensible aux déshérités de la terre ; il parvient à réciter admirablement les vers de Villon, son élocution étudiée, soutenue par une voix mélodieuse et douce, tout en finesse, les faisant paraître à la fois naturels et précieux. (Colman reprendra son rôle dans une version radiophonique à l’« Academy Award Theater » le 11.5.1946.) À ses côtés, Frances Dee, d’une beauté lumineuse, allie délicatesse et malice. Plus excentrique peut sembler le choix d’un autre Anglais en Louis XI : Basil Rathbone, le félon classique, silhouette menaçante et timbre mielleux. Engagé à la demande de Sturges, Rathbone vient de se faire embrocher par Errol Flynn dans « The Adventures of Robin Hood » de Michael Curtiz. Sturges le veut à contre-emploi : plus guignol que méchant, plié en deux, reptilien, la voix grêle, le rire gloussant. Rathbone s’en donne à cœur joie, surjouant plus d’une fois, le réalisateur lui ayant laissé la bride sur le cou.
Cinéaste écossais encensé d’Oscars et particulièrement à l’aise dans les films d’époque (« Cavalcade », « The Mutiny on the Bounty »), Frank Lloyd dirige son monde avec adresse à défaut de génie, aidé par la photo chatoyante de Theodor Sparkuhl, jadis l’opérateur de Lubitsch à Berlin. Les décors de Hans Dreier, l’enchevêtrement de ruelles sombres, une quinzaine de bâtiments, l’intérieur du palais avec ses escaliers centraux bordés de griffons et de colonnades occupent un plateau entier à Melrose Avenue ; la réplique du trône aux Tournelles aurait été fabriquée en coopération avec le gouvernement français (selon la publicité). Les remparts de Paris ainsi que plusieurs plans de la bataille finale proviennent de « The Crusades » de Cecil B. DeMille, tourné deux ans plus tôt. Quant aux combats et duels – la Paramount fait état de deux mille figurants -, ils sont réglés par Ralph Faulkner, garant d’un travail de pointe (« Captain Blood » et « The Sea Hawk » de Curtiz). Outre un accueil public et médiatique très chaleureux, « If I Were King » récolte quatre nominations à l’Oscar 1938 (Basil Rathbone, décors, son et musique). Seuls quelques criticastres gaulois sont agacés par la vision toute hollywoodienne de « leur » Moyen Âge, affirmant stupidement que Louis XI y mâche du chewing gum et que Villon répond par « okay ». – Nota bene : Le film fera l’objet d’une mise en ondes de Cecil B. DeMille pour « Radio Lux Theatre » avec Douglas Fairbanks Jr. Frances Dee et Sir Cedric Hardwicke (CBS 16.10.39, 60 min.). – DE : König der Vagabunden / Wenn ich König wär, IT : Un vagabondo alla corte di Francia, ES : Si yo fuera rey.
Serge Reggiani (à g.) en poète et mauvais garçon assassiné par son ancienne bande (« François Villon », 1945).
1945François Villon (FR) d’André Zwobada
Productions André Tranché-Les Films Corona, 1h35 min. – av. Serge Reggiani (François Villon), Michel Vitold (Noël le borgne), Renée Faure (Catherine de Vauxcelles), Marcel Pérès (le Goliard), Denise Noël (la Grosse Margot), Micheline Francey (Guillemette Piédoux), Gustave Gallet (Guillaume de Villon), Henri Crémieux (Maître Nicolas Piédoux), Albert Rémy (Perrot), Jacques-Henry Duval (Maître Tuvache), Guy Decomble (Denisot), Léon Larive (Turgis le receleur), Jean Morel (Alain), Gabrielle Fontan (la Villonne), Hélène Sauvaneix (Ambroise de Loré), Claudine Dupuis (Huguette du Hainaut), Albert Montigny (Ratier), Frédéric Mariotti (Arnoulet), Pierre Dargout (Thibaud), Jean Roger Caussimon (le grand écolier), Jean Carmet (un ivrogne).
Synopsis : Sur conseil de Guillaume de Villon, son père adoptif, François Villon s’est réfugié à Orléans en 1463 après avoir poignardé Maître Tuvache, son riche rival auprès de Catherine de Vauxcelles, une grande dame un peu nymphomane qui ne dédaigne pas les aventures crapuleuses et a secondé autrefois le poète voyou dans des escroqueries. Ce dernier, à présent âgé de 31 ans, est embauché comme secrétaire chez Nicolas Piédoux, le procureur du roi. Guillemette, la fille de son hôte, est secrètement amoureuse de lui. Villon a décidé de rompre avec son passé dans la pègre, lui qui faisait autrefois partie de la dangereuse bande des Coquillards de Dijon. Mais un sursaut de vertu le mène à sa perte : un jour, pris de boisson, il donne les noms d’anciens complices dans le but de sauver un innocent injustement condamné et soumis à la question, comme l’en avait supplié la mère de celui-ci. Le voici devenu malgré lui une « balance », un indicateur de la police, et le milieu le condamne à mort. En dépit des efforts de Margot, une fille du peuple désintéressée, pour l’en dissuader, Villon retourne à Paris où il tombe dans le piège que lui ont dressé les truands en utilisant la trop belle Catherine comme appât. Le poète est assassiné par Noël le borgne dans la chambre même et sous les yeux indifférents de son ancienne maîtresse. Il se laisse occire sans résistance, tandis qu'un commentaire en off proclame: "Non, François Villon n'est pas mort - un poète ne meurt pas!"

Selon Pierre Mac Orlan, le poète dévoyé est rattrapé par son passé
Produit largement imaginaire lui aussi, le film d’André Zwobada sorti à la Libération prend cependant le contre-pied des Villon américains dans la mesure où on n’y trouve ni têtes couronnées, ni grands seigneurs, ni vision romantico-humoriste des bas-fonds. Au contraire : le ton du film fleure la tristesse et la mélancolie d’une œuvre littéraire hantée tantôt par le goût du plaisir, tantôt par l’angoisse d’une mort imminente. Son récit se déroule tout entier dans un laps de temps qu’aucun document historique ne vient éclairer et traite carrément des derniers jours du poète. Comme on le sait, Villon a été condamné fin 1462 à être pendu, pour des motifs inconnus. Le 5 janvier 1463, sa peine est commuée en dix ans de bannissement : une fois de plus, ce récidiviste impénitent a obtenu une « lettre de rémission » qui rompt avec l’extrême rigueur de la justice du temps. Le 8 au plus tard, il quitte Paris. On perd sa trace à partir de cette date. Ce qui est sûr, c’est qu’en 1489, lorsque paraît la première édition de ses œuvres, il est mort, sans doute depuis longtemps.
Scénario, adaptation et dialogues du film sont de la plume de Pierre Mac Orlan, le romancier désenchanté de La Bandera et du Quai des brumes, portés respectivement à l’écran par Julien Duvivier (1935) et Marcel Carné (1938). Cette contribution artistique majeure en fait la très relative originalité, car le scénario n'en demeure pas moins décousu et assez académique. Peintre des rues obscures et des mauvais garçons, Mac Orlan est, comme un Francis Carco (Le roman de François Villon, Paris 1926), fasciné par cet insaisissable voyou de génie auquel il rend un vibrant hommage. Il a du reste signé la préface des œuvres complètes de Villon parues en 1944 aux éditions de l’Arc-en-Ciel. À l’instar du personnage de Jean dans Quai des brumes, Villon est ici rattrapé par son passé après avoir pris conscience de l’absurdité de son existence à ce jour (Pierre Gilieth dans La Bandera). Comme cause de la mort de Villon, Mac Orlan propose un règlement de comptes – plausible – entre mafieux et dépeint un « milieu » où la lâcheté des filous rivalise avec l’hypocrisie d’une Catherine de Vauxcelles, prête à tuer pour garder quelque apparence de respectabilité. Dans la préface qu’il rédige pour son scénario (publié aux éditions Maréchal, Bruxelles 1945), Mac Orlan relève que Villon « fréquentait à l’occasion des personnages haut-placés » et que « ses relations parmi les gens de justice étaient souvent efficaces », relations vraisemblablement compromettantes aux yeux de ses anciens complices. Ainsi, le prévôt de Paris, Robert d’Estouteville, sollicité par sa femme pour intervenir en faveur du poète, aurait précisé qu’il est « déjà intervenu plusieurs fois. » (Cette vision de Villon indic sera à l’origine de la rupture entre Mac Orlan et Léo Ferré.) Selon l’avis du romancier, le poète est probablement mort d’épuisement dans les premiers temps de son bannissement, mais cette hypothèse peu suggestive convient moins au cinéma que la conclusion canaille – et conventionnelle – proposée par le film. En passant, le générique du film remercie Marcel Schwob, auteur de plusieurs textes historiques sur le « plus fameux des Coquillards ».

Une esthétique d’avant-guerre dans l’univers de Saint-Germain-des-Prés
Proche du parti communiste français (il réalisa un épisode de « La Vie est à nous » en 1936 et fut collaborateur de Jean Renoir sur « La Marseillaise » et La Règle du jeu »), André Zwobada souhaite peut-être récupérer Villon pour la galerie des idoles prolétaires. Mais cet enfant du peuple qui a mal tourné ("il faut bien que les enfants perdus se consolent!"), cet universitaire dévoyé n’a rien d’un révolté ou d’un révolutionnaire. Comme le note F. Amy de la Brétêque (op. cit., p. 888 ss), le film présente un double décalage historique, d’une part à travers la mythologie personnelle de Mac Orlan – le Paris d’avant 1914 déplacé dans l’univers « existentialiste » du Saint-Germain-des-Prés de l’après-guerre –, et d’autre part en cultivant un « réalisme poétique » propre au cinéma de la fin des années trente, dont il est une sorte de prolongement artificiel. Ce qui jure avec ce XVe siècle qu'on tente de ressusciter en frisant le ridicule: tous les ruffians de la fange lutécienne
récitent les ballades de Villon par coeur, une larme à l'oeil, et pratiquent un français médiévisant du plus bel effet ("je vous dis bran!"). Le scénario sous forme de tragédie inéluctable conduite par la « fatalité sociale » ou par un « destin aveugle » évoque irrésistiblement les chefs-d’œuvre de Carné/Prévert (à commencer par « Le Jour se lève », 1939), au même titre que la photo ouatée et l’atmosphère claustrophobe des fort beaux décors de Max Douy. Ce dernier a ressuscité pendant dix semaines la banlieue médiévale (légèrement stylisée) aux studios des Buttes-Chaumont à Paris (février-avril 1945), un exploit, compte tenu du devis très étriqué à disposition. Une fois n’est pas coutume : la population a été conviée à une « porte ouverte » pour les admirer. En cours de tournage, Janine Darcey est remplacée par Micheline Francey.

Relevons aussi un souci de réalisme qui tranche avec les films précédents sur Villon : les bandes organisées qui se parent de coquilles afin de passer pour des pèlerins (les « Coquillards »), la violence envers les paysans, le chahut d’étudiant brutalement réprimé par des sergents à cheval, le froid (pour boire, Villon casse la glace à coup de dague), les combats de coqs en plein air au quartier Saint-Jacques, le lupanar de Macé Vesoue sis à la rue de la Juiverie, etc. La présence sympathique de Serge Reggiani en mafioso médiéval – fils d’émigrés italiens antifascistes et, comme Douy, actif au PCF,, le rôle a été taillé sur mesure pour lui – connote fortement l’ensemble. Certes, on peut, comme François Forestier, ironiser à son sujet (« un loubard en boots pointus qui swingue du rap, drague des meufs coiffées de nougatine plissée, de chéchias en linoléum et casse des coffres dans les églises », Nouvel Observateur, 14.10.95) ; il donne néanmoins un portrait sensible et tourmenté de l’auteur de la Ballade des pendus, mais le canevas narratif très convenu de l’œuvre, propre à tant de récits policiers, comme le jeu figé des autres interprètes et la réalisation carrément balourde de Zwobada finissent par noyer sa prestation. L’acteur-chanteur – interprète sur scène de Rimbaud, Vian, Moustaki… et Villon – se rattrapera cette même année avec « Les Portes de la nuit » de Carné/Prévert, un film qui souffre d’un décalage identique quant à sa mythologie d’avant-guerre, le talent du cinéaste en plus. Ce « François Villon » pourtant bien intentionné disparaît rapidement de l’affiche et Zwobada poursuivra sa carrière au Maroc. – IT : La corte dei miracoli.

1949(tv) A Lodging for the Night (US)
Marshall Grant/Realm Productions, série « Your Show Time », épis. no. 26 (NBC 15.7.49), 30 min. – av. Stanley Waxman (François Villon), Arthur Shields, Eva Gabor.
Synopsis : Première adaptation de la nouvelle A Lodging for the Night : A Story of François Villon (Un logis pour la nuit) (1877) de Robert Louis Stevenson, auteur également de François Villon, Student, Poet and Housebreaker, un essai qui sort la même année. – Paris sous la neige, en novembre 1456. Villon échappe à la maréchaussée après une altercation meurtrière dans une taverne, crime dont il n’était que le témoin, occupé qu’il était à rédiger sa Ballade du Poisson Frit. On l’a délesté de sa bourse. Grelottant de froid, il trouve refuge et nourriture dans la demeure cossue du vénérable Enguerrand de la Feuillée, seigneur de Brisetout, un ancien militaire. En attendant l’aube, les deux discutent d’honneur, de valeur, de survie, Villon cherchant à convaincre Brisetout du peu de différence qu’il y a entre un soldat pillard et assassin de paysans « au nom du roi », et un brigand qui vole ou tue pour ne pas crever de faim. L’hôte reste insensible à ses arguments et met le poète à la porte au petit matin. Villon se demande combien valent les gobelets d’étain qu’il a vu sur la table…
La télévision américaine de l’ère maccarthyste transforme la nouvelle en conte moralisant pour familles sages : Villon se cache dans la maison de Brisetout, un mercenaire auquel il fait croire qu’il veut apprendre de lui le métier des armes. La nuit, il lui vole un précieux gobelet, mais Brisetout le protège des soldats qui l’ont interpellé avec son butin. Villon se repent et change de vie (sur le modèle de Jean Valjean). Un des premiers téléfilms américains filmés sur pellicule, tourné aux Hal Roach Studios sous l’égide de Marshall Grant, le producteur de « Moonrise » de Frank Borzage (1948).
1953(tv) A Lodging for the Night (US) d’Andrew McCullough
« Omnibus » no. 18 (CBS 8.3.53), 26 min. – av. Yul Brynner (François Villon), Alistair Cooke (présentation). – La nouvelle de Robert Louis Stevenson adaptée par Robert Tallman (synopsis cf. téléfilm de 1949). Le poète-vagabond a les traits – et la chevelure ! – du comédien russo-suisse Yul Brynner, qui a percé deux ans auparavant sur scène à Broadway dans le musical The King and I de Rodgers & Hammerstein, en jouant le roi Mongkut de Siam (le film et l’Oscar suivront en 1956). Entre 1949 et 1953, Brynner réalise et parfois interprète une douzaine de téléfilms.
1953(tv) A Lodging for the Night (GB/US) de Bernard Knowles
Douglas Fairbanks Jr. Productions Ltd, série « Douglas Fairbanks Jr. Presents » pour « The Rheingold Theatre » no. 19 (NBC 13.5.53), 30 min. – av. Douglas Fairbanks Jr. (François Villon), Felix Aylmer (Brisetout), Alastair Hunter (Thévenin Pensète), Cherry Huggins (Catherine), John Witty (le capitaine de la garde), Peter Swanwick (l’aubergiste), Peter Bennett (le petit homme).
La nouvelle de Robert Louis Stevenson, adaptée par Larry Marcus (synopsis cf. téléfilm de 1949). Fils du bondissant d’Artagnan et Robin des Bois de l’ère muette, comédien, sculpteur, peintre, fervent anglophile et sensible à la culture française (il a passé toute sa jeunesse à Paris), Fairbanks Junior se retire progressivement du cinéma après la guerre pour se concentrer sur la production télévisuelle. Sa série « Douglas Fairbanks Jr. Presents » est fabriquée en Angleterre, aux National Studios de Boreham Wood. L’épisode de Villon est diffusé sur la chaîne NBC aux États-Unis, mais sort en salle en Grande-Bretagne, inséré dans un long métrage de compilation, « The Triangle » (avec deux autres épisodes de la série, « American Duel » et « Priceless Pocket »).
1954(tv) Sword of the Vagabond (US) de Lewis Allen
série "Your Favorite Story" (CBS 16.2.54), 25 min. - av. Robert Clarke (François Villon), Gavin Muir (Brisetout, le préfet), Jean Howell (Catherine), Saul Goras, Charles Wagenheim, Adolphe Menjou (présentateur). - Script de Stuart Jerome d'après A Lodging for the Night de R. L. Stevenson.
1955® Si Paris nous était conté (FR) de Sacha Guitry. – av. Pierre Vaneck (François Villon).
Villon écrit ses poèmes dans une taverne de Paris.
Errol Flynn, poète vagabond à l’épée leste, sauve Louis XI dans son premier téléfilm, « The Sword of Villon » (1956).
1956(tv) The Sword of Villon (US) de George Waggner
Hal Roach Prod., pour « Screen Director's Playhouse » (NBC 4.4.56), 25 min. – av. Errol Flynn (François Villon), Pamela Duncan (Velvet), Murvyn Vye (Bagot), Hillary Brooke (la comtesse), Lois Collier (Lady Elaine), Mark Dana (le comte), Richard Avonde, Saul Gorss (les spadassins), Nesdon Booth (l’aubergiste).
Synopsis : Dans une taverne de Paris en 1455, Villon apprend par Lady Elaine qu’un comte félon et son épouse veulent faire assassiner Louis XI lors d’une fête masquée et accuser du meurtre l’ambassadeur d’Angleterre, le frère de la dame. Quoique recherché par la police du roi et condamné à mort, Villon s’introduit de nuit dans le palais du comte, sauve le monarque et punit le félon, poignardé par sa propre femme. – Flynn marche sur les traces de son modèle et mentor John Barrymore (qui joua Villon en 1927), et, moitié Robin des Bois, moitié Don Juan – rôles qu’il ne connaît que trop bien – , s’autoparodie dans une petite bande de cape et épée, photographiée en noir et blanc par le grand Paul Ivano (collaborateur de Stroheim, Sternberg, Siodmak) aux Hal Roach Studios. George Waggner (l’excellent « The Wolf Man/Le Loup-garou », 1941) dirige cette première expérience télévisuelle de la star, ruinée après ses mésaventures avec « The Adventures of William Tell » (inachevé), rongée par l’alcool, empâtée, et qui se lance cette même année dans la série « The Errol Flynn Theatre », tournée en Grande-Bretagne. Rien d’immortel, mais une curiosité.
Le ténor grec Oreste (à dr.) fait François Villon dans le musical « The Vagabond King » de Michael Curtiz (1956).
1956The Vagabond King (Le Roi des vagabonds) (US) de Michael Curtiz
Pat Duggan-Paramount, 1h28 min. – av. Oreste [=Oreste Kirkop] (François Villon), Walter Hampden (Louis XI), Kathryn Grayson (Catherine de Vauxcelles), G. Thomas Duggan (Charles le Téméraire, comte de Charolais), Rita Moreno (Huguette du Hamel), Sir Cedric Hardwicke (Tristan L’Hermite), Leslie Nielsen (Thibault d’Aussigny), William Prince (Régnier de Montigny), Jack Lord (Ferrebouc), Billy Vine (Jacques), Harry McNaughton (Colin de Cayeux), Florence Sundstrom (Margot la Rieuse), Lucie Lancaster (Marguerite d’Écosse, la reine), Raymond Bramley (la Balafre), Gavin Gordon (le majordome), Richard Tone (Vif Argent), Gregory Morton (gén. Antoine de Chabannes), Ralph Sumpter (l’évêque de Paris et de Turin), Joel Ashley (Charles de France, frère du roi, duc de Berry et de Normandie), Nancy Baker (Blanche), Ralph Clanton (René Ier, duc d’Anjou), Slim Gaut (Jehan le Loup), Gordon Mills (Jean II, duc de Bourbon), Phyllis Newman (Loulou), Vincent Price (le narrateur).
Ce remake en VistaVision et Technicolor rutilant de la comédie chantée de 1930 (cf. supra) souffre d’une réputation excessivement négative, attribuable sans doute au fait que le genre lui-même était démodé quand sortit le film (c’était l’âge de James Dean, du rock’n’roll et de « Blackboard Jungle »), mais aussi à une grossière erreur de casting. Le projet est annoncé en novembre 1951 déjà, avec Tony Martin et Jean Simmons, puis en décembre 1953 avec Mario Lanza, l’excellent Caruso de l’écran que la MGM finit cependant par renvoyer en raison de ses caprices. Découvert en Europe par l’épouse de Barney Balaban, président de la Paramount, Oreste, alias Oreste Kirkop, originaire de Malte, est alors le principal ténor du Royal Opera House à Covent Garden (1954-58) et de la NBC Opera Company. La Paramount, qui détient toujours les droits de l’opérette de Rudolf Friml, croit trouver en lui un remplaçant avantageux de Lanza et décide de l’imposer en François Villon. Le scénario conserve quatre airs de l’opérette et charge Friml d’en créer six nouveaux, et plus d’une partition additionnelle de Victor Young. La resplendissante Kathryn Grayson, 34 ans, une grande star du musical à la Metro-Goldwyn-Mayer (« Show Boat » 1951, « Kiss Me Kate », 1956), joue – et chante – Catherine de Vauxcelles ; elle a tenu ce même rôle à la radio douze ans auparavant dans une mise en ondes de Cecil B. DeMille, aux côtés de Dennis Morgan (Lux Radio Theatre, 25.12.1944). Mais Oreste ne parle pas l’anglais et peine à s’exprimer devant la caméra (il est doublé pour les dialogues). De surcroît, le studio a refusé à Kathryn Grayson le temps de travailler les rôles avec son partenaire. Assigné à diriger ce superspectacle en costume, le prestigieux Michael Curtiz (« Casablanca ») a de la difficulté à communiquer avec le chanteur et, en pleine dépression, aurait fait une suite de crises de nerfs durant le tournage ; il affirmera plus tard que ce film fut le pire échec de sa carrière. Le ténor étant inconnu des spectateurs de cinéma, la Paramount charge Edward Dmytryk de réaliser sur le plateau du film un court métrage promotionnel en Technicolor avec Bing Crosby, « Bing Presents Oreste ». Mais rien n’y fait : Oreste ne possède pas le magnétisme de Mario Lanza, le public le boude et le film, massacré au montage par le studio, indiffère. Plusieurs salles américaines auraient même refusé de le programmer. Oreste retourne à l’opéra et Kathryn Grayson, dont le rôle est trop menu pour donner toute la mesure de son talent, se retire à Broadway.
Villon (Oreste) déjoue les plans de Charles le Téméraire (G. Thomas Duggan), VistaVision et Technicolor à l’appui.
 Pourtant, « The Vagabond King » a ses qualités : les numéros musicaux un peu pesants y voisinent avec des passages d’une amertume très curtizienne (le verger personnel du roi, dont les arbres sont garnis de pendus). Rita Moreno en maîtresse de Villon a du tempérament à revendre et exécute quelques danses endiablées, Walter Hampden en Louis XI (son dernier rôle) fait un souverain discret, qui récite Villon par cœur et dont il ne faut jamais sous-estimer l’intelligence (« on ne parle pas avec une araignée, on l’écrase », disent de lui ses ennemis de la Ligue du Bien public). Certes, le style de Curtiz n’a guère changé depuis « The Adventures of Robin Hood » (1938), chef-d’œuvre du genre dont on peut regretter ici l’inventivité visuelle et la fraîcheur, mais le spectacle – presque entièrement filmé en studio (excepté un extérieur dans le ranch de Rowland V. Lee à Chatsworth) – a néanmoins quelque entrain. Le duel très racé à l’épée dans la taverne comme la brutalité des combats de la fin, avec 500 figurants, portent bien sa signature. Poursuivant Villon à cheval avec un fléau, Aussigny est désarçonné par un gueux et égorgé tandis que, piégé dans les rues de Paris, Charles le Téméraire écope d’une flèche dans le cœur (sic). Désormais, à Hollywood, François Villon est décrété « box office poison ». On rentabilise les décors en y tournant « The Court Jester (Le Bouffon du roi) », une amusante parodie du film de chevalerie avec Danny Kaye. – DE : König der Vagabunden, IT : Il re vagabondo, ES : El rey vagabundo.
1961(tv) François Villon (IT) de Sergio Tofano 
série « Le pecore nere » (RAI 7.5.61). – av. Giorgio Albertazzi (François Villon), Otello Toso, Sergio Tofano, Orazio Orlando, Didi Perego, Walter Licastro. – Tofano, un des grands acteurs et metteurs en scène du théâtre italien, se penche sur le poète-vagabond dans une collection de la RAI consacrée aux « brebis galeuses » de l’histoire européenne.
1976Δ Mon cœur est rouge (FR) de Michèle Rosier. – av. Caroline Champetier (François Villon).
Un regard féministe sur présent et passé : Freud, Balzac, Calderon et Villon sont affublés de bonnets d’âne pour sexisme notoire.
1977(tv) The Testament of François Villon (GB) de Stephen Butcher
série « Here I Stand… », Julian Amyes-Granada (ITV 14.8.77), 45 min. – av. Keith Drinkel (François Villon), Sheridan Grant (sa mère), Bridget Ashburn (Kate), John Horsley (Maître Guillaume), Niall Padden (Colin), Tim Healy (Guy), Robert Davey (Frère Philippe), Veronica Clifford (Margot), Arthur Cox (Gaolor), John Pickles (l’orfèvre), Ann Aris (son épouse). – Téléfilm écrit par Peter Wildeblood, inspiré par la Ballade finale du Grand Testament de Villon.
1977® (tv) C’est arrivé à Paris (FR) de François Villiers. – av. Jean-Luc Moreau (François Villon).
1981(tv) François Villon (DE) de Werner Schlechte
Zweites Deutsches Fernsehen (ZDF 13.7.81), 1h44 min. – av. Jörg Pleva (François Villon), Louise Martini (Margot), Regine Lutz (Damoiselle), Erik Schumann (Cotart), Udo Thomer (Colin), Ilse Biberti, Ruth Kähler, Hanns Otto Ball, Peter Buchholz, Joscha Fischer-Antze, Gerhard Friedrich. Ralph Misske.
Paris en 1463 est assiégée, Louis XI est en guerre contre la féodalité rebelle, la faim et la misère taraudent la population. Ayant trouvé refuge dans la taverne de la « Grosse Margot », sa maîtresse, Villon veut quitter la ville. Il assure ses arrières en volant la caisse bien fournie de la faculté de théologie à la Sorbonne, puis organise une soirée d’adieu pour les amis avec musique, pantomime, chant et récitation, une sorte de récapitulation testamentaire de sa vie qui conte les « bienfaits » intéressés de son père naturel (le chapelain Guillaume de Villon), son premier amour, ses premières confrontations avec ses professeurs, la sentence de mort suspendue au dernier moment, etc. A l’aube, il prend congé et disparaît à tout jamais. – Un texte de l’auteur dramatique munichois Leopold Ahlsen (également traducteur en allemand des Ballades, rondeaux et huitaines), filmé en couleurs au Studio Hamburg.
1982(tv) La Mémoire des siècles – 4. François Villon (FR) d’André Leroux
émission de Jean-François Chiappe et André Castelot ; ORTF-France Régions 3 (FR3 4.1.82), 30 min. – av. François-Régis Marchasson (François Villon). – Présentation du « cas » Villon pour la jeunesse.
1985(tv) François Villon – Das grosse Testament (DE) d’Ekkehard Böhmer
IFAGE (ZDF 14.11.85), 1h10 min. – av. Ernst Stankovski (François Villon).
Téléfilm imaginant les circonstances ayant amené Villon à rédiger sa Ballade finale du Grand Testament parue en 1489, sans doute après sa mort.
Florent Pagny en François Villon ombrageux dans un feuilleton franco-roumain inédit à ce jour (1988).
1987/88(tv+ciné) François Villon, le poète vagabond / La Vie de François Villon / François Villon – Poetul vagabond (FR/RO/IT/DE) de Sergiu Nicolaescu
C.P.C. Bucuresti-TF1-Cine TV Berlin-RAI, 3h25 min. – av. Florent Pagny (François Villon), Christophe Odent, Traian Costea, Bernard Farcy, Pascal Pistaccio, Fiona Gélin, Ion Besoiu, Vladimir Gaitan, Cécile Magnet, Olga Tudorache, Oana Pellea, Yves Beneyton, Marc de Jonge, Silviu Stanculescu, Ion Marinescu.
Les étapes marquantes de la vie du poète, pauvre, sensible à la misère d’autrui, quoiqu’élevé dans les milieux intellectuels de la Sorbonne. Ses idées sur la liberté du créateur et la création artistique font qu’il entre en conflit avec les représentants de l’État et avec l’Église dont il est chassé. Abandonné par ses amis, exilé à maintes reprises, il fait l’expérience d’un voyage parsemé d’aventures à travers la France. Quoique témoin privilégié de la splendeur des cours, mais aussi des prisons et de la répression cruelle des grands de ce monde, Villon ne perd jamais sa confiance en l’homme. – Dans ce scénario de Maxime Duval et Rose Legrand filmé à Bucarest, Villon devient un héros progressiste susceptible d’être récupéré par le régime roumain de Ceaucescu. On n’en sait guère plus, le feuilleton étant, selon certaines rumeurs, demeuré inachevé, mais en tout cas inédit ; la chute du dictateur en décembre et la privatisation de la télévision roumaine y seraient pour quelque chose. Son auteur, le prolifique Sergiu Nicolaescu, s’est fait connaître à l’Ouest avec de grandes fresques historico-patriotiques et des péplums qui lui ont valu la réputation d’un « Steven Spielberg des Carpates » (en 1992, il deviendra sénateur au Parlement roumain). Villon a les traits du chanteur de variété français Florent Pagny, le futur D’Artagnan du téléfilm « Milady » (2004) de Josée Dayan.
Un téléfilm tchéco-polonais (1989) sur les derniers jours de Villon, d’après une nouvelle de R. L. Stevenson.
1989Podivny host / Nocni host / Nocny gosc [Le Visiteur de la nuit] (CS/PL) de Stanislaw Rózevicz
PRF Zespoly Filmowe-Zespól « Tor »-Barrandov-Tor-Artystyczny, 1h46 min./1h23 min. – av. Jacek Mikolajczak (François Villon), Mariusz Zaba (Régnier de Montigny), Jerzy Trela (Thévenin Pensète), Ewa Dalkowska (la mère de Villon), Henryk Machalica (Félier [=Enguerrand de la Feuillée, seigneur de Brisetout]), Tadeusz Wludarski (Nicolas), Dariusz Drózdz (Colin de Cayeux), Lukasz Chmielewski (Villon jeune), Anna Korcz [A. Wisniowska] (Catherine de Vauxcelles), Malgorzata Krzysica (Marketka), Mariusz Gorczynski (Uchol), Stanislaw Gronkowski (le lépreux), Bohdan Ejmont (l’aveugle), Krystyna Chmielewska (la sourde-muette).
Synopsis : Paris en 1456. En dévalisant le chariot d’un commerçant, François Villon et ses complices y découvrent une jeune fille morte de la peste et s’enfuient. De retour à la taverne, ils se déguisent en moines et cambriolent un cloître. En partageant le butin, Villon se fait dérober sa bourse par Nicolas. La nuit, il prend l’argent d’une prostituée morte dans une impasse, l’épidémie commence à se propager. Il trouve gîte et abri dans la maison du vieux Félier pour lequel, reconnaissant, il récite ses poèmes et joue du luth. Puis il s’endort, rêve de sa vieille mère et du bourreau qui lui met la corde au cou. En se réveillant, il s’égare dans la chambre de Catherine, la pupille de son hôte, et découvre une chambre de torture : Félier est un officier de l’Inquisition. Celui-ci lui offre un poste à la cour, mais Villon préfère garder sa liberté et, après une dispute, se fait jeter à la rue. En sortant, il découvre sur la porte de Félier le signe des pestiférés. Il observe ses compagnons insouciants à travers la vitre d’une gargote, puis, en proie aux fièvres, il quitte Paris et disparaît en titubant dans le brouillard.
Cette méditation aux accents prémonitoires sur la disparition du poète-vagabond est une production tchéco-polonaise qui reprend très librement des motifs de la nouvelle A Lodging for the Night de Robert Louis Stevenson (cf. téléfilm de 1949). Interprété en majorité par des acteurs de la télévision polonaise (Mikolajczak, Machalica, Korcz), le film est tourné en couleurs aux studios Barrandov à Prague, et en extérieurs dans la cité médiévale de Cesky Krumlov (Bohème du Sud), dans les vieux quartiers de Prague (Malá Strana, Maltézské namestí) et à Trebic, dans la basilique Saint-Procope.
2007(tv) Mord in Paris (François Villon) (DE/CA) de Manfred Baur et Hannes Schuler
série « Metropolis – Die Macht der Städte » saison 2, épisode 3, Tangram Christian Bauer Filmproduktion-Pixcom Prod. (Nicola Merola)-Sodec, Québec-ZDF-History Television (ZDF 15.4.07), 52 min. – av. Bernard Revel (François Villon), Ulrich Berchtenbreiter (le tavernier).
Docu-fiction avec comédiens et reconstitutions. Un pan du passé de Paris, marqué par la misère et le désespoir : de l’histoire de la cathédrale de Notre-Dame à celle de l’université de la Sorbonne, des premières fabriques de papier aux moulins bâtis sur des péniches sur la Seine, sans oublier les aventures maudites de François Villon au cœur de la mafia des brigands de la « coquille » (son effraction en 1456 dans la sacristie du collège de Navarre pour y voler de l’or).
Villon (Francis Renaud, à g.) dans la fange d’un Paris de cauchemar, en proie aux contestations estudiantines (2010).
2010(tv) Je, François Villon, assassin, voleur, poète… (FR) de Serge Meynard
Françoise Castro/B.F.C. Productions-France Télévisions-France 2 (FR2 10.6.11), 1h30 min. – av. Francis Renaud (François Villon), Philippe Nahon (Guillaume de Villon), Patrick Lizana (Thibault d’Aussigny), Sagamore Stévenin (Colin de Cayeux), Quentin Baillot (Guy Tabarie), Hélène de Saint-Père (Catherine de Bruyère), Gaëlle Bona (Isabelle de Bruyère), Denis Lavant (le sergent Bezon), Damien Jouillerot (Robin Dogis), Jean-François Gallotte (Maître Polonus), Brigitte Boucher (la Grosse Margot), Bruno Lochet (Tressecaille), Pierre-Félix Gravière (Régnier de Montigny), Rémy Roubakha (Pierret), Jean-Gabriel Nordmann (Charles, duc d’Orléans), Juliette Croizat (la mère de Villon), Prune Beuchat (Marion), Olivier Achard (Sermoise), Cécile Arnaud (la Machecoue), Eric Poulain (Simon le Double).
Éloigné de sa mère dès sa tumultueuse naissance et recueilli par Guillaume de Villon, chanoine de Saint-Benoît, alors que Thibault d’Aussigny, l’évêque sanguinaire, le destine à une mort certaine, François va faire déborder sa vie – bonjour, docteur Freud – pour combler l’absence maternelle... Bénéficiant du soutien financier de la Région Languedoc-Roussillon en partenariat avec le CNC, Serge Meynard tourne son téléfilm essentiellement en décors réels dans l’Aude, à l’abbaye de Fontfroide, à l’abbaye Notre-Dame du Val à Mériel, à Narbonne (Passage de l’Ancre et Palais des Archevêques), dans la cité de Carcassonne, au château de Pierrefonds (Oise) et au musée de Cluny à Paris. Le scénario de Meynard part d’un roman de Jean Teulé (Je, François Villon, éd. Juillard, 2006), lauréat du Prix du récit biographique. Teulé, la plume cynique, l’humour caustique, grand amateur de monstruosités (Le Magasin des Suicides, Mangez-le si vous voulez), plonge son héros au cœur d’un Paris dantesque, dans le vain espoir d’expliquer une poésie qu’il juge abreuvée moins de liberté que de sang. Il comble allégrement les nombreuses zones d’ombre de la biographie du poète et Meynard le suit tant bien que mal (quelques dessins remplaçant les scènes trop horrifiques pour le petit écran). Esprit jouisseur et provocateur, Villon « étudie » à la Sorbonne en faisant dresser des barricades contre l’ordre établi (« l’imagination au pouvoir ! », clame ce précurseur) et en lançant, tel Cohn-Bendit en mai 68, ses petits camarades contre des CRS encuirassés. Son œuvre poétique, il la dicte tout en culbutant la Grosse Margot. N’ayant cesse de retrouver une mère qui lui manque et avec laquelle il s’identifie (elle fut exécutée pour vol), il est attiré par la fange. Ce Villon-là est un être faible, tordu, fasciné par la cruauté des Coquillards. Pour intégrer leur clan, il égorge sans hésiter une prostituée et livre sa jeune maîtresse Isabelle (fille de Catherine de Bruyère et nièce d’Aussigny) à un viol collectif. La pauvre est ensuite emmurée vivante par sa famille. Villon accepte de se faire sodomiser par Maître Polonus pour cambrioler le collège de Navarre. Il assiste à la pendaison du truand en chef, l’ignoble Colin de Cayeux, cherche le cadavre de sa mère au gibet de Montfaucon, subit la torture dans les geôles d’Aussigny et le bannissement de Paris après avoir été brûlé au fer sur le front : la population est désormais libre de le tuer… Bref, à force de cumuler les excès d’hémoglobine et de crasse, cette évocation apparaît aussi éloignée du poète et de son siècle que les moutures fantaisistes d’Hollywood, embuées de gentillesse. Comme le résume Télérama, vautré dans un « Moyen Âge peuplé de filles de joie édentées, de bigots sadiques et de cochons mangeurs de cadavres, son poète a les pieds dans le purin et n’en sort pas » (1.6.11). Un produit dans l’air du temps.