I - LE ROYAUME DE FRANCE

8 . LE CRÉPUSCULE DU MOYEN ÂGE: LOUIS XI (1461 à 1483)

La gitane Esméralda (Maureen O’Hara) supplie Louis XI (H. Davenport, centre) de ne pas persécuter son peuple (1939).

8 .3 . « Notre-Dame de Paris » de Victor Hugo

Roman paru en 1831. – Paris en 1482, un an avant le décès de Louis XI. Le jour de la fête des Fous, sur le parvis de Notre-Dame, la belle gitane Esméralda exhibe sa chèvre savante Djali tout en dansant et chacun l’admire, délaissant le « Mystère » du poète Gringoire. Frollo, l’archidiacre de Notre-Dame, inquisiteur tourmenté par la chair, la contemple avidement, tandis que du haut de la cathédrale, Quasimodo, le carillonneur bossu, difforme, fort comme Hercule que Frollo a recueilli enfant suit fasciné le spectacle de son œil unique. Quasimodo est élu Pape des Fous, mais la nuit venue, sur ordre de son maître, il tente d’enlever Esméralda. Le fringant capitaine des archers Phoebus sauve la belle, le monstre est condamné au pilori, flagellé sur la place publique sous les quolibets de la foule hilare. La gitane a pitié et lui apporte à boire. Entre-temps, Gringoire s’est égaré dans les quartiers interdits de la Cour des Miracles, repaire de tous les truands de Paris dirigés par Clopin, et Esméralda lui sauve la vie et l’épousant sur le papier. Torturé par la jalousie, Frollo poignarde Phoebus dans les bras d’Esméralda qui est accusée de meurtre. L’archidiacre laisse la « sorcière » qui l’a dédaigné être torturée et condamnée au gibet sur la place de Grève. Quasimodo, éperdument amoureux, lui aussi, l’arrache au bourreau et l’emporte vers les tours de Notre-Dame où elle bénéficie du droit sacré d’asile. Il l’installe dans une logette non loin de la cellule de Frollo qui essaye vainement d’assouvir sa passion. Apprenant que Frollo et les notables poussent Louis XI à violer le droit d’asile, Gringoire incite les truands à donner l’assaut à Notre-Dame pour venir au secours d’Esméralda. Quasimodo croit la gitane menacée et défend la place tout seul en lançant des pierres et du plomb fondu sur les assaillants. Les archers de Phoebus (qui a survécu à ses blessures) interviennent sur ordre du roi, massacrent les mendiants et livrent Esméralda au bourreau. Elle est pendue. Quasimodo précipite dans le vide son maître Frollo, responsable de la tragédie. Puis il s’étend près du cadavre de son amour dans les sous-sols du gibet de Montfaucon et se laisse mourir.

Nota bene :
- L’Église catholique a toujours ressenti le personnage odieux du prêtre Claude Frollo comme une incitation à l’irrespect de la hiérarchie, de l’ordre et du pouvoir, ce pourquoi toutes les adaptations scéniques du roman de Hugo ont été interdites de 1831 jusqu’à la fin du Second Empire, en 1871, pour des motifs politiques et religieux. Le cinéma s’est d’emblée heurté aux mêmes réticences de la censure, en France et en particulier aux Etats-Unis, ce jusque dans les années 1980.

- En 1469, l’imprimerie arrive à Paris. Sur ordre de Louis XI, trois auxiliaires de Jean Furst, Ulrich Gering, Martin Krantz et Mikael Freiburger, appelés de Rhénanie par le recteur de l’université, Guillaume Fichet, établissent un atelier dans le collège de la Sorbonne. L’imprimerie est officiellement inaugurée par le roi en 1471, qui la considère comme une arme de propagande et de transmission du savoir (seront diffusés en premier des écrits de Platon, Salluste, Virgile, Juvénal et Xénophon). Exemptes du droit d’aubaine, les imprimeries se multiplient très rapidement à Paris. En 1477, le roi commande l’édition du premier livre en français, une chronique de l’histoire de France depuis le temps des Romains jusqu’à son père, Charles VII.

- La Cour des Miracles – située jadis dans l’actuel quartier du Sentier (Paris 2) – , son ghetto de mendiants et sa criminalité organisée sont en réalité un phénomène social du milieu du XVIIe siècle, décrit par Henri Sauval (1620-1670) dans son "Histoire et recherches des antiquités de la ville de Paris", publiée en 1724 ; rien de tel n’existait à l’époque de Louis XI.

- Dans le même ordre d’idées, rappelons qu’en 1831, l’année de la parution du roman de Hugo, les gargouilles et chimères construites au XIIIe siècle avaient depuis longtemps disparu. Elle furent entièrement imaginées et recrées par Viollet-le-Duc qui s’inspira pour cela en partie de Victor Hugo : les sculptures perchées sur les tours et les galeries, donnant au monument son aspect effrayant, n’étaient, en 1843, pas le fruit d’une simple restauration, mais le dernier avatar en date de la conception hugolienne du style gothique. Viollet-le-Duc dessina les monstres qui seraient plus tard considérés comme l’essence même de l’art médiéval. « La Notre-Dame de Viollet-le-Duc, cette cathédrale qui crie sa douleur en silence, est un monument des névroses du milieu du XIXe siècle » (Graham Robb). Cf. à ce sujet "Les Gargouilles de Notre-Dame" de Michael Camille, éd. Alma, Paris, 2011.

- Pierre Gringoire (qu’Hugo semble utiliser comme un substitut de François Villon, disparu vingt ans plus tôt) s’appelle en réalité Pierre Gringore (1475 ?-1538). Poète, dramaturge et pamphlétiste normand, il est l’auteur de pièces satiriques qui s’attaquent au pape guerrier Jules II et à sa politique « armée » au Vatican (1506 à 1512), ainsi qu’à Martin Luther ("Le blazon des hérétiques", 1524). De 1502 à 1507, il dirige l’exécution des « mystères » à Paris – soit vingt ans après le récit de Hugo. Il s’établira en Lorraine où il épousera une certaine Catherine Roger.

- Les gitans (bohémiens, tziganes, Roms, Égyptiens) arrivent en France au début du XVe siècle. Pris pour des pèlerins, les Roms d’Europe sont d’abord protégés par des princes en Hongrie, en Bohème, en Pologne et en France, et l’opinion manifeste alors à leur égard un mélange de tolérance et de crainte respectueuse. À partir du XVIe siècle et l’embourgeoisement progressif de la société, ils sont déclarés hors-la-loi dans plusieurs régions et peuvent être persécutés impunément (on note des mesures d’expulsion de faible portée sous Louis XII en 1504, suivies d’un édit de François Ier en 1539 et d’une ordonnance de Charles IX en 1561).
1906La Esméralda (FR) d’Alice Guy ou Victorin Jasset (?)
Etablissement Gaumont S.A. (Paris)/Louis Gaumont (Collection Elgé) cat. no. 1300, 290 m./8 tableaux /env. 10 min. – av. Denise Becker (Esméralda), Henri Vorins (Quasimodo), Albert Fouché.
Ce condensé du roman attribué à Alice Guy (première femme réalisatrice et pionnière du cinéma à la Gaumont) suit assez fidèlement la trame hugolienne : l’assassinat de Phoebus, Esméralda menacée de viol par Frollo dans son cachot, puis pendue sur ordre du tribunal ecclésiastique ; le châtiment de Frollo, précipité dans la vide par Quasimodo. Le tournage a lieu dans les studios Elgé aux Buttes-Chaumont à Paris.
1909The Hunchback (US) de Van Dyke Brooke [=Stewart McKerrow]
Vitagraph Co. of America (James Stuart Blackton), 633 ft. – av. Frank Keenan (le bossu [Quasimodo]). – Drame médiéval sans mention ni de Hugo ni de Notre-Dame. Assoiffé, un bossu se rend dans l’auberge du village, mais la clientèle se moque de lui. Il tente d’étrangler un villageois, on le condamne au pilori. « L’ange du village » passe, prend pitié, lui donne à boire et, après sa libération, l’accueille chez elle comme jardinier et protecteur. Deux manants attirent la jeune femme dans leur maison pour la violer. Le bossu la sauve, tue les agresseurs et succombe à ses blessures aux pieds de la belle. – Film tourné aux studios Vitagraph de Flatbush à Brooklyn, N. Y., avec Frank Keenan, qui sera le fourbe Sir Ensor dans « Lorna Doone » de Maurice Tourneur (1922).
Capellani livre une illustration condensée mais assez fidèle de la trame hugolienne (1911).
1911Notre-Dame de Paris (FR) d’Albert Capellani
« Série d’Art » Pathé Frères S.A. (Paris)-Société Cinématographique des Auteurs et Gens de Lettres (S.C.A.G.L.) no. 4516, 810 m./35 min. – av. Stacia Napierkowska (Esméralda), Henry Krauss (Quasimodo), Claude Garry (Dom Claude Frollo), René Alexandre (Phoebus de Châteaupers), Paul Capellani, Georges Tréville, Jean Angelo.
Esméralda, la « reine des bohémiens et vagabonds de Paris » se produit sur la place de Grève, l’archidiacre Frollo tente de l’enlever, etc. ... Fin : Frollo découvre la retraite d’Esméralda après avoir assommé Quasimodo, et furieux de ses refus, introduit la garde dans la cathédrale. Esméralda est emmenée par les soldats. Des tours de Notre-Dame, Frollo et Quasimodo assistent à sa pendaison. Puis le bossu précipite le prêtre du haut de leur observatoire, et son corps vient s’écraser sur le parvis.
Michel Carré rédige un « digest » du livre plutôt habile, en trois parties, qui contient toutes les scènes essentielles, respectant l’anticléricalisme républicain de Hugo comme l’exécution finale de l’Égyptienne, un dénouement tragique ignoré par toutes les adaptations ultérieures, la version de Jean Delannoy en 1956 mise à part. La révolte des gueux, le siège de la cathédrale et Louis XI sont évacués ; seuls restent un personnage maléfique en calotte, représentant l’obscurantisme, et ses trois victimes innocentes. Surnommé « le démon noir », l’ignoble Frollo (Garry, de la Comédie-Française) est bien ici un archidiacre, vêtu d’une tunique noire à croix blanche. Stacia Napierkowska, une danseuse d’origine polonaise acclamée en bayadère hindoue ou bédouine à l’Olympia et à l’Opéra Comique, s’adonne à un ballet-pantomime érotique qui électrise le public d’alors ; ses contorsions dans un entourage figé sèment la perturbation, dérangent l’ordre social et annoncent physiquement le drame à venir (en 1920, elle sera la première Antinéa du cinéma dans « L’Atlantide » de Jacques Feyder). En revanche, Henry Krauss, collègue de Capellani au Théâtre Antoine, est moins convaincant en Quasimodo grimaçant et gesticulant. Directeur artistique de la Société Cinématographique des Auteurs et Gens de Lettres (S.C.A.G.L.), pour laquelle il supervise et dirige un nombre impressionnant d’adaptations littéraires, le cinéaste André Capellani a déjà abordé Hugo avec « Marie Stuart » (1908) et « Le Roi s’amuse » (1909), et fabriquera en 1913 la première version intégrale des « Misérables », puis en 1914, « Quatre vingt treize ». Ce premier traitement scrupuleux de Notre-Dame de Paris à l’écran, qui obtiendra un succès notable en France, en Grande-Bretagne et aux États-Unis, est photographié à Joinville-le-Pont avec des vues de la cathédrale peintes sur toile, et en extérieurs réels sur une des galeries de Notre-Dame. Ce sera l’unique fois que l’édifice se prêtera à un tournage du roman, car aucun des films qui suivront n’a utilisé l’authentique cathédrale comme décor, en raison surtout de l’impossibilité matérielle de filmer sur place, les aménagements de l’île de la Cité étant plus tardifs et la Seine trop encombrée par le trafic maritime moderne. – US : The Hunchback of Notre Dame.
Theda Bara, « vamp » de la Fox Film, joue Esméralda dans un Paris médiéval reconstruit à Fort Lee, N. J. (1917).
1916/17The Darling of Paris (US) de James Gordon Edwards
William Fox-Fox Film Corp., 6 bob./5 bob. – av. Theda Bara (Esméralda), Glenn White (Quasimodo), Walter Law (Dom Claude Frollo), Herbert Heyes (Phoebus de Châteaupers), John Webb Dillion (Clopin Trouillefou), Louis Dean (Pierre Gringoire), Alice Gale (la reine des gitans), Carey Lee (Paquette la Chantefleurie).
Synopsis : Pour un premier long métrage de fabrication américaine officiellement inspiré du roman de Hugo, « The Darling of Paris » ne laisse rien présager de bon, tant les libertés prises avec le texte sont ahurissantes. Quasimodo, apprend-on, est bien né difforme, mais, heureusement, un chirurgien savant du nom de Frollo l’a opéré quand il était enfant. Quand débute le récit, Quasimodo, le sonneur de cloches, est devenu un beau jeune homme d’une force musculaire peu commune ! Et Frollo, n’ayant jamais été ordonné prêtre, peut brûler d’amour pour une Égyptienne sans froisser l’âme puritaine de la libre Amérique. Comme c’est un esprit scientifique – sans doute darwinien et athée – issu de l’aristocratie (sic), il collectionne tous les défauts. En arrivant à Paris avec sa mère gitane, la petite Esméralda a été enlevée par les apaches de la Cour des Miracles qui la forcent à devenir une voleuse. Mais, l’âme pure, elle se rebiffe et parvient, une fois adulte, à s’enfuir avec l’aide de sa maman qui l’a retrouvée. Bientôt ses talents de danseuse en font « the Darling of Paris ». Elle tourne la tête du puissant Frollo, auquel elle se refuse, voulant préserver sa virginité et par amour pour Phoebus. Frollo tue son rival avec le couteau d’Esméralda (qu’elle avait sorti pour tenir à distance le coureur de jupons) et persécute la jeune femme au cœur de la cathédrale où elle s’est réfugiée auprès du sonneur de cloches, son confident et protecteur. Les soldats la trouvent et l’arrêtent. Quasimodo précipite Frollo dans le vide depuis le beffroi. Entre-temps, Esméralda avoue le meurtre de Phoebus sous la torture. Mais Quasimodo intervient sur l’échafaud et innocente publiquement la belle en affirmant qu’il fut témoin du crime. Libérée, Esméralda se jette dans les bras de Quasimodo et l’épouse… !
Cette mascarade scénarisée par Adrian Johnson – l’Atlantique le met à l’abri des héritiers de Victor Hugo – est tournée aux studios Fox à Fort Lee, dans le New Jersey, où la compagnie investit 20'000 $ pour recréer un pan du vieux Paris comprenant la façade de Notre-Dame. Le générique indique prudemment que le script est « suggéré par Victor Hugo ». En l’absence de bossu, l’intrigue est entièrement axée sur la star du film, la « vamp » Theda Bara. Le réalisateur, grand-père de Blake Edwards, l’a dirigée dans plusieurs fresques en costume entre 1915 et 1919 (aujourd’hui toutes perdues), où elle interprétait la dame aux camélias, Cléopâtre, Salomé et la Du Barry. Le rôle d’Esméralda jure cependant avec l’image sulfureuse de séductrice impénitente qui fait la popularité de Miss Bara à l’écran, sa gitane innocente et naïve n’est pas crédible, et la presse, généralement mauvaise, condamne son jeu excessif, ses poses et mimiques déplacées, ainsi qu’un film lent et lourd. Inédit en Europe.
1922Esmeralda / The Hunchback of Notre Dame (GB) d’Edwin J. Collins
Harry B. Parkinson-Master-British Exhibitors’ Films (série «Tense Moments from Great Plays»), 360 m./20 min. – av. Sybil Thorndike (Esméralda), Booth Conway (Quasimodo), Arthur Kingsley (Phoebus de Châteaupers), Annesley Hely (Dom Claude Frollo). – Quelques scènes fortes du roman de Hugo, rassemblées par Frank Miller.
Lon Chaney (Quasimodo) sauve Patsy Ruth Miller dans un des sommets spectaculaires du muet hollywoodien (1923).
1923**The Hunchback of Notre Dame (Notre-Dame de Paris / Le Bossu de Notre-Dame) (US) de Wallace Worsley [et Lon Chaney]
Carl Laemmle/Universal Pictures (« Super Jewel Production »), 12 bob. / 3h40 / 2h13 min. (24 fps). – av. Patsy Ruth Miller (Esméralda), Lon Chaney (Quasimodo), Tully Marshall (Louis XI), Ernest Torrence (Clopin Trouillefou), Norman Kerry (Phoebus de Châteaupers), Brandon Hurst (Jehan Frollo), Raymond Hatton (Pierre Gringoire), Kate Lester (Mme de Gondelaurier), Winifred Bryson (Fleur-de-Lys de Gondelaurier), Nigel De Brulier (Dom Claude Frollo), Harry von Meter (Mons. Neufchâtel), Nick De Ruiz (Mons. Le Torteru), Eulalie Jensen (Marie, reine des bohémiens), Roy Laidlaw (Jacques Charmolue, procureur du Roi), Ray Myers (son assistant), William Parke (Josephus), Gladys Brockwell (Paquette la Chantefleurie, devenue sœur Gudule), John Cossar (un juge), Edwin Wallock (le chambellan du roi), Louise La Planche (Esméralda enfant), Charles Farrell, Gilbert Roland (figuration).
Cette version muette, la plus célèbre, est spécialement mise en chantier pour propulser le phénoménal Lon Chaney – « l’homme aux mille visages » – sur le plan international. Comme pour le remake de 1939 (cf. infra), l’investissement matériel est sans commune mesure avec ce qui s’est fait en Europe pour aborder Victor Hugo. Sur insistance d’Irving Thalberg, initialement en charge de la production, Carl Laemmle autorise un budget exorbitant de 1,3 millions $ (supérieur même à celui de « Foolish Wives » de Stroheim), mais le film terminé lui en rapportera le triple. Le scénariste et conseiller historique Pevley Poore Sheehan (qui a vécu dix ans à Paris) supervise la construction en dur des gigantesques décors sur les terrains de Universal City à San Fernando Valley, conçus par Hans Dreier. L’étage des trois portails est bâti en béton, tandis que des sculpteurs ajoutent tympans, statues du piédroit et gargouilles, en s’inspirant bien sûr des travaux de Viollet-le-Duc. Le décor sera réutilisé pour d’autres films Universal pendant quatre décennies (« The Man Who Laughs/L’Homme qui rit » de Paul Leni en 1928, « Captain of the Guard » de Paul Fejos et John S. Robertson en 1930, etc.) et sera finalement détruit par un incendie. Pour la partie supérieure de la cathédrale avec la galerie des rois, la rosace et les tours, on élabore un modèle miniature tridimensionnel monté entre la caméra et les décors réels, tandis qu’une section d’une tour est érigée aux dimensions 1:1 sur une colline à proximité, pour donner l’impression de la hauteur. La Bastille Saint-Antoine avec son pont-levis est dressée sur les rives du Los Angeles River, qui tient le « rôle » de la Seine. Ce souci d’exactitude dans la réplique d’un modèle historique préexistant, et à une échelle de cette envergure, est alors sans précédent dans l’histoire d’Hollywood.

Un Paris médiéval horrifique et monumental
Thalberg – qui quittera le navire bien avant la fin des travaux pour rejoindre la nouvelle MGM – envisage la production à la fois comme un spectacle monumental et un film d’horreur. L’initiative en revient toutefois à Lon Chaney, qui a suggéré le roman d’Hugo à l’Universal. C’est lui qui choisit les acteurs principaux et surtout le réalisateur. Son premier choix porte sur Frank Borzage, car la dimension émotionnelle du drame (« la créature difforme qu’on aime ») lui tient particulièrement à cœur. Borzage décline, ce n’est pas sa tasse de thé. Maurice Tourneur de même, estimant que le texte de Hugo a été transformé au-delà du raisonnable.
Erich von Stroheim, Allan Holubar, Marcel L’Herbier, Jules Gasnier et Émile Chautard sont pris en considération, mais la star opte finalement pour Wallace Worsley, un honnête technicien qui l’a déjà dirigé dans quatre films. Avec le départ de Thalberg, Worsley assume toute la logistique de l’entreprise, laissant Chaney diriger lui-même quantité de scènes plus intimistes et même superviser le montage final. Silhouette distordue par un harnais de cuir (qui l’empêche de se tenir droit) et une bosse de 50 kilos, Chaney donne à son Quasimodo de cauchemar une dimension très physique, presque animale. Le maquillage est révulsant : une personnification irréaliste qui acquiert force et crédibilité par le seul magnétisme du comédien. Spécialisé dans les hommes sans bras ou sans jambes (cf. « The Penalty » de Worsley, 1919), Chaney déploie l’agilité d’un singe pour bondir sur les galeries en grimaçant frénétiquement, faire des pieds-de-nez ou tirer la langue aux Parisiens qu’il hait de tout son âme, s’agripper aux reliefs de la façade de Notre-Dame, voltiger rageusement d’une gargouille à l’autre, puis s’arrêter extasié, transfiguré au son de « ses » cloches.
S’il escamote la scène de la flagellation publique (dont on ne montre pas l’application, mais seulement un gros plan des queues métalliques du fouet) et aligne nombre de tableaux banals, Worsley sait en revanche tirer parti de l’immensité du décor. Il filme Quasimodo, point minuscule gambadant au pied de la rosace ou entamant, suspendu à une corde, une descente vertigineuse jusqu’au parvis (Joe Bonomo, star des sérials Universal, double en douce Chaney dans ces scènes périlleuses). Plusieurs plongées sur les masses grouillantes évoquent les remous désordonnés d’une fourmilière. Pour l’assaut final des gueux, Worsley – assisté lointainement du jeune William Wyler et de son frère Robert – ne rassemble pas moins de 2500 figurants et 500 cavaliers. Une partie de la foule est recrutée dans les bas-fonds de Los Angeles, les prostituées font des heures supplémentaires pendant le tournage et le studio déguise une cinquantaine de détectives de l’agence Pinkerton pour surveiller les pickpockets. L’éclairage nocturne, à la lueur des torches, des combats sur la Place du Parvis représente un défi technique inouï en 1923. (On note une incongruité : les chevaliers chargent la populace avec des lances de tournoi !) Le tournage, commencé à la mi-décembre 1922, nécessite 146 jours.

Le romancier anticlérical récupéré par l’Église
Au final, le spectacle est saisissant et fera, à juste titre, le tour du monde. Il s’impose toutefois au prix de grosses entorses à l’intrigue hugolienne, Hollywood apportant sa touche à un édifice déjà extravagant. D’une part, l’anticléricalisme de Hugo est entièrement éradiqué, le script ayant dédoublé en quelque sorte le personnage de Claude Frollo. Celui-ci reste archidiacre de Notre-Dame, un saint père un peu hiératique, en soutane d’une blancheur immaculée et dont l’autorité spirituelle intimide même les gueux ; en sa présence, Quasimodo s’agenouille et fait le signe de la croix. C’est son frère Jehan Frollo, en Caïn médiéval, qui hérite de ses défauts et de ses crimes. Ce frère indigne existe bel et bien chez Hugo où il offre un profil très différent : étudiant âgé de 16 ans, Jehan est révolté par l’hypocrisie de son aîné, délaisse les bancs de la Sorbonne, devient compagnon de débauche de Phoebus puis rejoint les truands de la Cour des Miracles ; il périt durant l’assaut de la cathédrale. À l’écran, c’est à Jehan qu’obéit aveuglement Quasimodo, ce « monstre qui est son esclave. » Ce même Jehan offre « la moitié des trésors de Notre-Dame » à Clopin s’il lui cède Esméralda, une enfant volée que le roi des gueux a racheté autrefois à des bohémiens et qu’il a élevée comme sa propre fille.
Esméralda alias Patsy Ruth Miller subit des tortures « médiévales » pour lui faire avouer son crime (1923).
 Les lecteurs de Hugo regrettent une autre altération majeure du texte passé par le crible moralisant d’outre-Atlantique : Esméralda n’est pas pendue une fois la cathédrale prise d’assaut (sans doute une exigence de Thalberg, option qui sera reprise dans toutes les adaptations américaines ultérieures). Au contraire : non seulement elle survit à l’hécatombe, mais elle épouse ici Phoebus, ce grand séducteur fadasse qui ne voulait pourtant pas se lier avec elle auparavant. Dans le roman, Phoebus, rétabli de la blessure que lui a infligée Frollo et promu commandant des archers du roi, livrera la gitane au bourreau ; Hugo note qu’il subira, lui aussi, « une fin tragique : il se mariera » ! Avec Fleur-de-Lys, sa fiancée hyperjalouse. Rien d’aussi insultant pour l’hyménée chrétien dans ce film dont, précise un carton destiné aux autochtones, l’action se déroule « dix ans avant que Colomb ne découvre l’Amérique. » Pomponné et maniéré, Phoebus (Norman Kerry, que l’on reverra face à Lon Chaney dans « The Phantom of the Opera » deux ans plus tard) est d’abord un don juan en perruque bouclée ; on insère l’image métaphorique d’un papillon pris dans une toile d’araignée quand il attire la gitane dans une auberge. Puis, ému par la grâce et la candeur de sa conquête, le prédateur tombe vraiment amoureux – un schéma dont abusera Errol Flynn – et présente sa nouvelle fiancée, une « authentique princesse d’Égypte », au bal très huppé qu’a organisé pour la bonne société Madame de Gondelaurier, la mère de sa fiancée Fleur-de-Lys. L’américanisation de l’Histoire devient particulièrement sensible dans l’affrontement des castes qu’esquisse le film : les « aristocrates » (sic), efféminés, méprisants, les dames surchargées de bijoux et de dentelle, coiffées de hennins pointus d’un côté, et le peuple braillard, naturel, bon-vivant de l’autre. Un peuple qui peut toutefois devenir dangereux : Hollywood a la phobie des foules désordonnées. Pour récupérer sa pupille, Clopin, « l’ennemi des rois », s’introduit de force dans les salons de la « haute » et, tel Danton face à la cour de Versailles, il menace, le poing levé : « Vous les nobles, vous nous prenez de haut, vous nous foulez aux pieds, mais ça ne durera pas toujours ! » Monarque déguisé en bourgeois pour espionner ses sujets, Louis XI représente sans distinction tous les rois, un « oppresseur puissant de son peuple, dont les geôles étaient toujours pleines, les bourreaux toujours occupés, » selon une phraséologie attachée à l’Ancien Régime, aux Lumières et à la révolution américaine de 1776. Le roi séjourne, tient-on à préciser, à la Bastille. (On se souviendra du reste que l’authentique Cour des Miracles a existé sous Louis XIV, et non avant.) Dans cette perspective démocratico-populiste, même les artistes, représentants d’une pseudo-élite au service du pouvoir, sont ridicules : Pierre Gringoire n’est ici qu’un écrivaillon poltron, un imbécile réduit au rôle de comique. Curieusement, la classe moyenne sur laquelle s’appuyait justement Louis XI pour tenir en échec la noblesse est inexistante.
Clopin refuse la main d’Esméralda au chevalier et, désespérée, la chaste damoiselle envisage de prendre le voile (Hugo a du se retourner dans sa tombe). La comédienne Patsy Ruth Miller, 17 ans, lui prête sa fraîcheur et son naturel, mais on a peine à croire que cette vertueuse petite-bourgeoise, cette vierge effarouchée ait grandi parmi les criminels et les gourgandines de la Cour des Miracles ! Phoebus lui assène un serment d’amour éternel dans le préau de Notre-Dame, à l’heure de l’Angélus, quand, tapi dans l’ombre, Jehan le frappe de sa dague. Au dénouement, Jehan poignarde aussi Quasimodo qui l’a empêché de violer sa victime, mais l’héroïque bossu trouve encore la force de le précipiter dans le vide et de sonner les cloches du mariage à venir, une union « démocratique » qui sera bénie – voyons donc – par Dom Frollo. L’ordre moral l’emporte : oublié le concept hugolien selon lequel Quasimodo et Esméralda représenteraient la nature humaine, divisée entre ceux qui sont marqués par la nature d’une part, et par la société de l’autre. Oubliée cette agonie d’un monde historiquement bloqué, placée sous le sceau de la fatalité (« anankè », le mot grec que Frollo grave sur le mur de sa cellule), oublié le triomphe final des inconsistants (Phoebus) et des lâches (Gringoire). L’imagerie pieuse chasse le pessimisme romantique.
Après sa sortie en septembre 1923 au Carnegie Hall et à l’Astor Theater à New York, porté unanimement aux nues (Hugo Riesenfeld compose une partition musicale idoine), le film, qui dure presque quatre heures, subit de sérieuses coupes à la demande des exploitants – ce qui pourrait expliquer certaines maladresses narratives. De nombreuses scènes avec Clopin en font les frais, ainsi que celles montrant Jehan Frollo pratiquer l’alchimie ou s’adonner à des cultes sataniques, sa tentative d’assassiner son propre frère, etc. (images aujourd’hui perdues). Universal annoncera à diverses reprises un remake sonore, à réaliser dans les mêmes décors, notamment en 1929 avec Conrad Veidt et en 1931 avec Bela Lugosi, sans suite. La firme se contentera de ressortir le film muet dans une version sonorisée (musique et bruitage, 1929). – DE, AT : Der Glöckner von Notre Dame / Der Bucklige von Notre Dame, IT : Il gobbo di Notre Dame, ES : El jorobado de Notre Dame.
1924[The Half-Back of Notre Dame (US) de Del Lord ; Mack Sennett Comedies-Pathé Exchange, 2 bob.
av. Harry Gribbon, Jack Cooper, Madeline Hurlock, Louise Carver, Andy Clyde, Vernon Dent, Kewpie Morgan, Barney Hellum, Jack Lloyd, Roger Moore, Kalla Pasha, Sennett Bathing Girls. – Une parodie du film de Wallace Worsley et Lon Chaney écrite par Mack Sennett, et qui mélange le rugby (« half-back », le demi) et Victor Hugo.]
1925[Enmei-in no Semushiotoko [Le bossu d'Enmei-in] (JP) réalisateur inconnu.
Variante nipponne.]
1931[Baj Bahadur (IN) de Sundarrao Nadkarni; Suresh Film Co., 11'456 ft.
av. Lakshmi, Bachu, Zunzharrao Pawar, Wamanrao Kulkarni, Jamu Patel, Holms, Aza Mohamed. – Variante indienne en tamoul.]
1937[Dhanwan (Mazdoor Ki Beti) (IN) de P. Atorthy; Imperial.
av. Rattan Bai, Jamshedji, Hafisji, W. M. Khan. – Variante indienne en hindi.]
William Dieterle dirige Charles Laughton dans la plus saisissante des adaptations du roman à l’écran (1939).
1939***The Hunchback of Notre Dame (Quasimodo) (US) de William Dieterle
Pandro S. Berman/RKO Radio Pictures (George J. Schaefer), 1h57 min. – av. Maureen O'Hara (Esméralda), Charles Laughton (Quasimodo), Harry Davenport (Louis XI), Thomas Mitchell (Clopin Trouillefou), Sir Cedric Hardwicke (Jehan Frollo, ministre de la Justice), Alan Marshall (Phoebus de Châteaupers), Edmond O’Brien (Pierre Gringoire), Walter Hampden (Claude Frollo, archevêque de Notre-Dame), Katharine Alexander (Mme de Lys), George Zucco (Jacques Charmolue, procureur du roi), Helene Whitney (Fleur-de-Lys de Gondelaurier), Minna Gombell (la reine des mendiants), Arthur Hohl (Olivier le Daim), Rod La Rocque (Philippe), Victor Kilian (le bourreau), Fritz Leiber (un noble), Curt Bois (un étudiant), Gretl Dupont (Lissy), George Tobias (un mendiant), Sigfried Arno (le tailleur), Alexander Granach (le chef des gitans), Peter Godfrey (un moine), Otto Hoffman (un juge), Norbert Schiller (Saturne), Rudolf Steinboeck (un comédien), Gisela Werbisek, Elmo Lincoln.
Tourné au moment où éclate la Deuxième guerre mondiale, en août 1939, « The Hunchback of Notre Dame » de William Dieterle est non seulement l’adaptation de loin la plus aboutie du roman sur le plan cinématographique, mais aussi une œuvre à part dans la mesure où elle véhicule un message sciemment politique et progressiste qui influe sur le déroulement de l’intrigue. Depuis la version muette de l’Universal (cf. supra), les droits du roman ont passé entre plusieurs mains, notamment à la MGM en 1937 qui voit Peter Lorre en Quasimodo. La RKO les acquiert pour George Stevens, cinéaste bientôt écarté en raison de ses dépassements de devis chroniques. C’est son confrère germano-américain William Dieterle, farouchement antifasciste et féru d’art gothique, qui hérite du projet ; depuis « The Story of Louis Pasteur » (1935) et « The Life of Emile Zola » (1937), tous deux oscarisés, Dieterle passe en Californie pour l’expert numéro un ès histoire et culture française. Il confie l’adaptation à son ami exilé Bruno Frank, auteur dramatique interdit sous Hitler, et une cohorte de victimes du nazisme végétant à Hollywood participent à titres divers à la production. Après avoir hésité entre Bela Lugosi, Claude Rains, Orson Welles et Lon Chaney Jr. pour interpréter le bossu, la société fait venir d’Angleterre Charles Laughton qui, à son tour, suggère d’engager l’Irlandaise Maureen O’Hara, sa jeune partenaire de « Jamaica Inn/L’Auberge de la Jamaïque » (Hitchcock), 19 ans, en Esméralda. Un autre Anglais, Sir Cedric Hardwicke, campe Frollo, Basil Rathbone n’ayant pas pu se libérer. Le budget est à nouveau considérable pour l’époque (1'833'000 $, dont 250'000 $ seulement pour la réplique de Notre-Dame), du jamais vu à la RKO. C’est à San Fernando Valley, au ranch de RKO-Pathé à Encino, que Perry Ferguson – qui réutilisera l’année suivante des éléments de ce décor pour « Citizen Kane » d’Orson Welles – fait édifier par trois cents ouvriers tout un quartier médiéval avec ses ruelles étroites, l’immense place du parvis bordée de maisons à colombages et son pilori, le porche et la façade de Notre-Dame jusqu’à la hauteur de la rosace ; le reste de la cathédrale, la partie supérieure de la nef et la vue générale de Paris en 1482 sont une illusion optique due aux remarquables peintures sur verre de Chesley Bonestell (grand illustrateur de science-fiction), sans parler de l’inévitable maquette réduite en volume. On investit la tour de style prérenaissance du « Mudd Hall of Philosophy » de l’University of Southern California (Los Angeles) pour les scènes rapprochées du clocher.
Défiguré, méconnaissable, le Quasimodo de Charles Laughton épouvante Esméralda (Maureen O’Hara) (1939).
 Laughton est défiguré, pratiquement méconnaissable sous un maquillage surpassant en réalisme même celui, plus horrifique, de Lon Chaney. La publicité RKO dissimule toutes les photos le représentant de face et interdit le plateau aux visiteurs. Perc Westmore l’affuble de lentilles déformantes, d’une bosse de deux kilos et de douloureuses prothèses en caoutchouc autour des bras et des jambes, afin de suggérer une grande force physique ; de la cire dans les oreilles le rend réellement sourd. Èquilibrant magistralement pathos et délicatesse, le comédien parvient à suggérer les tourments, mais aussi la supériorité morale de ce « borgne, bossu, cagneux, monstre difforme au cœur sensible » (Hugo) qui fait corps avec la cathédrale. Son Quasimodo est plus poignant, plus humain, moins bestial et caricatural que celui de Lon Chaney. Lors d’une séquence déchirante, baignée dans un silence presque irréel, Esméralda apporte de l’eau au malheureux enchaîné : le son devient subjectif, la foule n’existe plus, une simple complainte au violon amène l’instant magique. La scène a une connotation christique, c’est l’humanité entière qui souffre à travers lui. Plus tard, confronté à la beauté étincelante de la gitane, il murmure, honteux, la tête baissée : « Je n’ai jamais réalisé jusqu’à présent combien je suis laid… », puis éclate d’un gros rire désespéré, la gueule de travers. Ailleurs, l’acteur, devenu pantomime, sautille comme un enfant, cabriole sur la corniche, jouit, l’œil torve, de l’effroi que sa difformité suscite parmi la populace.

Le gothique flamboyant transmuté par l’expressionnisme allemand
D’entrée, l’œuvre de Dieterle séduit moins par son étalage matériel que par son opulence visuelle. L’action baigne dans un clair-obscur oppressant qu’accentuent des décors torturés et sinueux à souhait. Ce Moyen Âge gothique marqué par Gustave Doré et Luc-Olivier Merson (l’illustrateur de l’édition de 1889) se présente comme une orgie de chimères grotesques, l’étrangeté du propos rivalisant avec la laideur des foules égrillardes et stupides qui, ça et là, surgissent de l’ombre. La photo « low key » de Joseph H. August fait merveille quand Esméralda est poursuivie de nuit par le monstre, dans ces ténèbres où rampent d’inquiétants éclopés. Cette évocation tourmentée, à mi-chemin entre l’expressionnisme (les grands dessins géométriques formés par la troupe en armes, prise en plongée devant le porche de la cathédrale) et un romantisme « noir » typiquement germanique, dénote le double parrainage artistique de Max Reinhardt et de F. W. Murnau, les mentors de Dieterle à Berlin. Les déplacements des 3500 figurants, leur savante chorégraphie baroque, sont orchestrés pour créer des tableaux particulièrement puissants : ainsi, la fuite dans tous les sens de la populace effrayée quand Quasimodo, enfin libre après l’atroce flagellation, gagne en claudiquant le portail salvateur de la cathédrale. La fête populaire au début, avec ses coupe-jarrets, ses jongleurs et sa danse macabre ou la terrifiante Cour des Miracles, avec sa galerie de hères bouffons et crasseux et ses mégères qui se grattent, possèdent des résonances breughéliennes. Le film débute au ras du sol, plongeant le spectateur dans la cohue des fêtards ou l’opacité des bas-fonds, puis, à mesure que la tragédie se dessine, l’objectif s’élève, accompagne le nabot transfiguré par l’amour dans la flèche de Notre-Dame pour révéler la dimension du décor ; le travelling arrière final montre enfin la cathédrale dans son intégralité, au cours d’une apothéose mémorable : sur la galerie, Quasimodo est terrassé par la douleur en observant le départ joyeux de la gitane et du poète. « Pourquoi ne suis-je pas fait de pierre, comme toi ? » se lamente-t-il, pitoyablement accoudé à une gargouille. À mesure que la caméra s’éloigne dans un crescendo musical, sa silhouette diminue et finit pour ainsi dire avalée par la façade même de l’édifice.
La remarquable place du parvis de Notre-Dame, complétée par la peinture sur verre de Chesley Bonestell (1939).
 Porte-parole d’un cinéaste antifasciste, Gringoire dénonce les pogroms de 1939
On l’a dit, l’intérêt de ce film ne s’épuise pas avec des considérations d’ordre esthétique. Car la dramaturgie des éclairages, qui se traduit par une lutte symbolique entre la clarté et l’obscurité, illustre ici non des enjeux métaphysiques mais, métaphoriquement, la lutte entre l’obscurantisme brutal (à savoir la barbarie nazie) et la lumière de la culture et de la tolérance. À chaque occasion, Dieterle exprime son dégoût des foules manipulées, de la masse hurlante et déchaînée ; une plèbe sadique applaudit hystériquement le bourreau qui fouette le « déviant » Quasimodo, jusqu’à ce que le geste de compassion d’Esméralda l’ébranle. De fantomatiques cortèges aux flambeaux – pareils à ceux de la SA en Allemagne – montent à l’assaut de Notre-Dame. Le scénario oppose fanatisme et tyrannie à la liberté de pensée. Le prologue parle d’un peuple français qui « peut enfin rêver de progrès, quoique superstitions et préjugés demeurent une sérieuse menace pour le pays. » Le message humaniste se cristallise sur deux personnages historiques qui ne jouent qu’un rôle épisodique – et fort différent – dans le roman. D’abord Louis XI, auquel le film attribue des allures paternalistes et joviales réminiscentes de Roosevelt, une récupération positive du monarque allant à l’encontre de tous les clichés. L’autre est Gringoire, poète raté et rêveur chez Hugo, mais qui fut en réalité un pamphlétiste politique dont les textes satiriques s’attaquaient fortement au Vatican comme à Martin Luther. Le roi de France apparaît six fois, dans toutes les scènes importantes du film. En ouverture, il examine avec bienveillance la nouvelle invention de Gutenberg. L’imprimerie, dit-on, est le moyen de communication des temps nouveaux, la cathédrale est celui du passé, véritable livre de pierre. « Ceci détruira cela », affirmait déjà Hugo, la presse éliminera l’Église.
Dieterle reprend le dédoublement du personnage de Frollo opéré par la version muette de 1923, entre Claude, archevêque de Notre-Dame (1), et son frère maléfique Jehan. Ce dernier n’est cependant plus un quelconque laïc, mais carrément le ministre de la Justice du roi. Politicien réactionnaire, il traite l’imprimerie d’« invention du diable », sa puissance subversive pouvant couler un système politique, car « l’opinion publique est dangereuse. » L’imprimeur travaille justement au dernier ouvrage du poète Gringoire dont le titre, anachronique pour le XVe siècle, est De la liberté de pensée ! Frollo jure de préserver la France des dangers de cette invention, tout comme il souhaite protéger son pays des bohémiens, cette « race maudite » qui envahit l’Europe et qu’« il faudrait anéantir ». Chez Dieterle, les gens du voyage servent de prétexte à dénoncer la discrimination raciale et l’intolérance xénophobe ; ils sont interdits de séjour dans la capitale et fouettés par la soldatesque. Vouée au gibet, Esméralda est leur porte-parole. Rappelons que chez Hugo, Esméralda est une Française, de son vrai nom Agnès, fille de Paquette la Chantefleurie ; enfant, elle a été volée par des gitans à Reims. Devenue à demi-folle, la mère naturelle retrouve sa fille quelques heures avant son exécution et périt d’une crise cardiaque en tentant de l’arracher au bourreau. Dieterle transforme Esméralda en bohémienne pure souche et Gringoire s’épuise à demander autour de lui « pourquoi faire des distinctions de race ? », de sorte que les allusions aux pogroms dans le Reich sont manifestes.
Frollo exige bientôt la peine capitale pour des milliers de « libre penseurs et d’agitateurs » et organise des autodafés. Un tract de Gringoire révèle que « des innocents disparaissent jour après jour. Certains finissent à la potence, d’autres sont enterrés vivants… » Quant au tribunal, il n’offre qu’une parodie de justice : on interroge des sourds-muets, des chèvres sont citées comme témoins et la torture fait le reste. Le juge lui-même est sourd comme un pot. Mais il ne s’agit pas ici de dénoncer les excès d’un Moyen Âge agonisant (celui de Hugo n’a du reste que fort peu à voir avec la vérité historique), ni d’illustrer l’anticléricalisme viscéral du XIXe siècle ou la critique sociale du grand romancier. L’obscurantisme dépeint par Dieterle est une réalité de 1939.
L’Eglise ne peut protéger Esméralda (Maureen O’Hara), elle sera sauvée par un intellectuel progressiste (1939).
 Comment est née l’opinion publique
Face à l’arbitraire des dictateurs, le cinéaste, en disciple de l’idéaliste Schiller, place donc le poète engagé. C’est grâce à ses écrits interdits que cet « hérétique » de Gringoire (incarné par Edmond O’Brien, du « Mercury Theatre » d’Orson Welles), d’abord amoureux malchanceux d’Esméralda mais nullement ridicule, parvient à alerter les Parisiens et les incite à sauver la gitane persécutée (2). Dieterle l’investit d’un véritable pouvoir d’action, en fait son porte-parole, lui qui clamait en vers sur la place de Grève : « Le vieux ne peut pas durer / le neuf réclame sa place ». La population et les exclus de la Cour des Miracles s’unissent en une vague de solidarité, mais la voie de la violence que choisit Clopin est vouée à l’échec (il est écrasé par un madrier que lance le bossu). C’est le plaidoyer imprimé de Gringoire qui finit par intéresser le gouvernement « rooseveltien » au sort des opprimés. « Il crée l’opinion publique qui impose ses décisions même aux monarques », constate Louis XI avec un étonnement amusé. C’est l’émergence du peuple démocratique dans l’Histoire, une prise de conscience collective enclenchée à partir du supplice de Quasimodo. Par conséquent, le happy-end qui clôt le récit, propre à toutes les adaptations américaines du roman (et qui a irrité plus d’un spectateur lettré), n’est dans ce film pas un compromis à la Hollywood pour consoler Margot, mais une nécessité dramaturgique. Compte tenu du message politique qui sous-tend cette version – et celle-ci uniquement -, il est impératif d’ignorer le dénouement tragique de Hugo. Dans le livre, Gringoire s’enfuit à la fin avec la chèvre Djali, « seul rescapé dans la compromission de la littérature avec le pouvoir » (Hugo). À l’écran, au petit matin, quand l’obscurité s’est enfin dissipée, Esméralda, de « race inférieure » mais toujours vivante, quitte Notre-Dame sous la protection de l’intellectuel progressiste acclamé par la foule : grâce à ce représentant des Lumières avant l’heure, le soleil de la tolérance a vaincu. Frollo-Hitler s’est écrasé au sol, le roi a pardonné et les bohémiens sont désormais « autorisés à s’établir où ils veulent en France. » On peut rêver.
Sorti à Noël 1939, « The Hunchback of Notre Dame » de Dieterle récolte un succès public impressionnant, avec une recette qui atteint les 3'155'000 $ (liste des « Top Grossing Films » de 1940). Le film aura une carrière internationale, distribué juste avant ou après la guerre selon les pays. La concurrence pour l’Oscar étant alors écrasante (« Gone With the Wind », « The Wizard of Oz »), il doit toutefois se contenter de deux nominations au trophée d’or, pour la musique d’Alfred Newman et la prise de son. – DE, AT : Der Glöckner von Notre Dame, IT : Notre Dame, ES : Esmeralda, la zíngara / El jorobado de Nuestra Señora de Paris (video).

(1) – Promu archevêque, Dom Claude Frollo n’a ici qu’un rôle très secondaire. Ayant pris Esméralda sous sa protection à la cathédrale lorsqu’elle était poursuivie par les sergents du roi tout au début du film, il lui explique qu’« être gitane n’est pas une honte, mais un acte de Dieu ». Plus tard, il renie son frère Jehan qui, confronté au roi, avoue son crime. Louis XI ordonne son arrestation, mais le scélérat s’enfuit et gagne Notre-Dame où Quasimodo lui règle son compte.
(2) – Dans le premier canevas de son roman, conçu avant 1830, Hugo aussi donnait à Gringoire un rôle positif. Il y était le sauveur d’Esméralda, pour laquelle il se sacrifiait : s’étant substitué à elle dans la geôle de Louis XI, il finissait pendu à sa place, avec la chèvre (cf. Delphine Gleizes, « Manifestations populaires : la représentation du peuple chez Marcel Bluwal et William Dieterle », in : CinémAction no. 119/2006 , p. 180).
1954[Badshah/ Badshah Dampati (IN) d’Amiyah Chakravarti; Mars & Movies.
av. Pradeep Kumar, Ullhas, Usha Kiron, K. N. Singh. – Variante indienne en hindi.]
1954(tv) The Hunchback of Notre Dame (US) de Norman Felton
Alvin Sapinley/Neptune Productions-NBC, série « Robert Montgomery Presents » pour « Lucky Strikes Theatre » (NBC 8+15.11.54), 2 x 30 min. – av. Robert Ellenstein (Quasimodo), Celia Lipton (Esméralda), Bramwell Fletscher (Claude Frollo), Hurd Hatfield (Pierre Gringoire), Frederick Worlock, Scott Forbes, James Milhollin, Ronald Long, Tom Duggan, David Lewis, Mary Sinclair, Bramwell Fletcher, Robert Ellenstein, Robert Montgomery (présentateur).
Lauréat de l’Emmy Award pour le meilleur programme de dramatiques de l’année 1953, Robert Montgomery, acteur devenu producteur, consacre deux volets de son émission hebdomadaire au roman de Hugo (en noir et blanc). Les interprètes viennent tous de la télévision, à l’exception de Hurd Hatfield, l’inoubliable Dorian Gray du film d’Albert Lewin (1945).
Gina Lollobrigida, Anthony Quinn, l’Eastmancolor et le CinemaScope pour remettre Victor Hugo au goût du jour (1956).
1956*Notre-Dame de Paris / Il gobbo della cattedrale (FR/IT) de Jean Delannoy
Raymond et Robert Hakim/Paris Film Production-Titanus, Rome-Panitalia, Rome, 107 min. – av. Gina Lollobrigida (Esméralda), Anthony Quinn (Quasimodo), Jean Tissier (Louis XI), Alain Cuny (Dom Claude Frollo), Philippe Clay (Clopin Trouillefou), Jean Danet (Phoebus de Châteaupers), Robert Hirsch (Pierre Gringoire), Danielle Dumont (Fleur-de-Lys de Gondelaurier), Valentine Tessier (Aloyse de Gondelaurier), Maurice Sarfati (Jehan Frollo), Jacques Hilling (Maître Jacques Charmolue, procureur du roi), Jacques Dufilho (Guillaume Rousseau), Roger Blin (Mathias Hungadi, duc de Bohème), Marianne Oswald (La Falourdel), Roland Bailly (le bourreau), Piéral (le nain), Camille Guérini (le président du tribunal), Robert Lombard (Jacques Coppenole), Albert Rémy (Jupiter), Boris Vian (le cardinal [Jehan de La Balue]), Georges Douking (François Chanteprune), Paul Bonifas (Maître Gilles Lecornu), Madeleine Barbulée (Mme Outarde), [Maryse] Damia (la mendiante), Daniel Emilfork (Andry le Rouge), Hubert de Lapparent (Guillaume de Harancourt, évêque de Verdun), Georges Douking (un truand), Michel Etcheverry (l’archidiacre), Dominique Davray (Colette la Charonne), Yette Lucas (Claude Rongeoreille), Denise Carvenne (La Tapissière), Jacques Bertrand (Bellevigne de l’Étoile), Pierre Fresnay (récitant), avec la participation des Chevaliers d’Arc de l’Île de France sous la direction de Jacques Cadet.
Quasimodo made in France, en CinemaScope et Eastmancolor. Un produit « de qualité française » rehaussé d’un apport international. Le projet des frères Raymond et Robert Hakim est annoncé en automne 1954 déjà, d’après un scénario d’Albert Valentin adapté par Jean Anouilh et Roland Laudenbach ; le jeune Henri Verneuil doit le réaliser, les interprètes en seront Françoise Arnoul (Esméralda), Orson Welles ou Michel Simon (Quasimodo) et Pierre Fresnay (Frollo). Très vite, il s’avère qu’un coproducteur étranger est indispensable en raison de l’ampleur du projet. La Paramount entre en lice, mais lorsque Verneuil réalise que les Américains ne lui accorderont pas le « final cut » (montage définitif) de son film, il renonce. Le projet reste européen : Titanus et Panitalia à Rome imposent Gina Lollobrigida, la grande star du moment dont la poitrine généreuse fait rêver le public du samedi soir. Anthony Quinn, qui se morfond à Hollywood dans de petits westerns indignes de son talent, malgré son Oscar pour « Viva Zapata » d’Elia Kazan, accepte de lui donner la réplique ; il a déjà tourné en Italie (« La Strada » de Fellini, « Attila, flagello di Dio » de Pietro Francisci, « Ulisse » de Mario Camerini) et en France (Gauguin dans « Lust for Life » de Vincente Minnelli). Le film se fera en double version française et américaine, cette dernière coachée par Martha des Cars, la femme de Guy. Le fameux Ben Hecht en signe les dialogues anglais, comme il l’a fait pour « Ulisse ». À la mise en scène, Rome veut un nom connu : ce sera Jean Delannoy, primé à Cannes en 1946 (« La Symphonie pastorale ») et qui vient de terminer « Marie-Antoinette » avec Michèle Morgan, de l’ouvrage fort soigné mais académique. Ayant travaillé avec tout ce que le cinéma de l’Hexagone compte de vedettes, il a la confiance absolue des bailleurs de fonds. L’investissement se monte à 650 millions d’anciens francs, dont 125 pour les 25 décors qui s’étalent sur deux surfaces : collaborateur de Delannoy sur une vingtaine de films, mais aussi responsable des décors historiques de « Monsieur Vincent » (1947) et du « Napoléon » de Sacha Guitry (1954), René Renoux implante sur le terrain du studio de Boulogne la façade de Notre-Dame en grandeur nature jusqu’à la première galerie et tout le quartier avoisinant (staff et bois), avec une maquette en volume pour la partie haute de la cathédrale. Aux ateliers de Paris-Studios-Cinéma à Billancourt, on en reconstitue les galeries supérieures et les tours, ainsi que les perspectives de Paris. Delannoy a insisté pour que les murs et portails de l’édifice sacré soient polychromés, avec des tympans dorés, un détail authentique. C’est la première fois depuis « La Kermesse héroïque » (1935) de Feyder qu’un décor urbain aussi vaste est construit dans des studios français, de l’ouvrage en trompe l’œil minutieux et remarquable.

Jacques Prévert, Boris Vian et la censure américaine
Le scénario définitif porte le nom prestigieux de Jacques Prévert (son dernier travail au cinéma), secondé par Jean Aurenche pour les finitions. C’est une collaboration complice, car les deux anarchistes n’aiment pas les curés ! Prévert raffole de Victor Hugo et fignole le personnage de Frollo comme ceux de Louis XI et de Clopin, rôles pour lesquels il fait engager Jean Tissier, éblouissant, et Philippe Clay (« les agneaux innocents font les meilleurs gigots » ricane le roi des truands au sujet de Gringoire qu’on s’apprête à trucider). Toujours à la suggestion de Prévert et à titre de gag, Boris Vian, passionné de cinéma, joue l’inquiétant cardinal de Paris. Damia, la légendaire chanteuse de caf’ conc’, fredonne une complainte de mendiante (elle incarna jadis la Marseillaise dans le « Napoléon » muet de Gance). Ces libertés nous valent quelques vignettes jouissives. Ainsi, dans le but de contourner le droit d’asile de Notre-Dame, Louis XI (« le roi des ladres, celui-là », selon Clopin) se rend à la Bastille ; il longe impassible une dizaine de « fillettes », ces cages inhumaines, trop petites pour s’y tenir debout ou couché, où croupissent ses victimes. Le monarque y interroge en plaisantant Guillaume de Harancourt, son ancien évêque, une épave qui « n’a pas vu le soleil depuis quatorze ans » (1). Puis, satisfait, bonhomme, hypocrite et totalement indifférent aux supplications comme à la souffrance d’autrui, il s’agenouille devant une statue de la Vierge pour se faire pardonner l’infraction qu’il va commettre, tandis qu’un concert de voix rauques criant « pitié » et « grâce » couvre ses pieux marmonnements. Entre-temps, dans l’abside de la cathédrale, des clercs enlèvent le Christ en croix : « il reviendra demain matin, quand la police du roi aura passé, ainsi il ne verra pas la justice profanée… » Selon Aurenche, Delannoy – qui se méfie de Hugo, un athée, et qui a toujours privilégié les sujets édifiants – aurait tripoté le scénario.
René Renoux érige une partie de la façade de Notre-Dame et le quartier avoisinant sur les terrains du studio de Boulogne (1956).
 Le cinéaste, protestant pratiquant, estime, quant à lui, n’avoir pas eu le droit de pénétrer jusqu’au fond du problème abordé par le roman, d’en « traiter le vrai sujet, celui d’un prêtre pris entre le démon et le Ciel » (Cinémonde, 20.3.58). Il s’est donc réfugié dans le mythe plus accessible de la Belle et la Bête, dans l’aventure poétique. Les producteurs, dit-il, ont eu peur des réactions de l’Église catholique et des bigots américains. Delannoy doit imposer la robe ecclésiastique de Frollo que les frères Hakim ont essayé d’éliminer en la traçant de la liste des costumes (afin de faciliter l’exploitation du film aux Etats-Unis). Pour garder la robe, Delannoy doit céder sur la tonsure : le Dom Frollo d’Alain Cuny, prêtre-alchimiste hautain, plus renfrogné que concupiscent (mais la voix secouée de tremblements), conserve sa chevelure. Dans le même ordre d’idées, la parodie de sacre de Quasimodo au carnaval est tournée deux fois : il est « le pape des fous » et porte mitre et tiare papales dans la version française, tandis que dans l’américaine, conditionnée par le Code Hays qui désapprouve la raillerie du clergé, il est « roi des fous » et porte couronne.

Caprices de stars
Sur le plateau, Delannoy se heurte aux caprices de la star romaine, luttant notamment contre ses prétentions vocales de soprano et son jeu d'actrice très limité. Oubliant qu’elle interprète une simple « fille d’Égypte », Gina Lollobrigida (qui se double elle-même en français, avec un fort accent) veut chanter comme une diva d’opéra et donner de la voix. Adieu le naturel, adieu la fraîcheur. Elle refuse une fort belle chanson de Prévert (2) ainsi que la musique de Georges Auric pour sa danse sur le parvis. À l’insu de Delannoy, elle en fait réécrire la partition par un obscur compositeur italien de ses amis, Angelo Francesco Lavagnino. Léonide Massine, le chorégraphe de « The Red Shoes (Les Chaussons rouges) » et « Tales of Hoffmann (Les Contes d’Hoffmann) » (Powell & Pressburger), sauve laborieusement les meubles, mais l’actrice exécute « son numéro » sans grâce, comme une danseuse de cabaret. Par ailleurs, Gina Lollobrigida fait Gina Lollobigida, fausse naïve assénant à tout propos sa sensualité narcissique devant la caméra. Sa présence liée au pittoresque exotique de ses racines pseudo-gitanes, connotée par une robe rouge vif, des boucles d’oreilles noires et le teint cuivre induit une lecture fortement « glamourisée », érotisée, moins apparente dans les versions précédentes (la vierge pudique de Hugo n’est-elle pas censée éveiller des passions et fantasmes sexuels dévastateurs ?).
Mais Anthony Quinn – qui se dirige lui-même – vole l’affiche à sa partenaire. À ses yeux, il n’est pas question de rivaliser avec Chaney ou Laughton : son carillonneur borgne, mélange poignant d’emphase, de rugosité et de sensibilité enfouie, est moins monstrueux, moins voûté et claudiquant que ses prédécesseurs. Si le faciès est simiesque, l’expression reste humaine. Ses grognements sont compréhensibles (Quinn ne parle pas français) et la populace ne le craint pas, mais le traite plutôt comme l’idiot du village dont son maître utilise l’impressionnante musculature pour renverser les échoppes sur le parvis. L’éveil du désir amoureux ne l’épargne pas non plus, lui qui, enchaîné au pilori, s’exclame à plusieurs reprises : « Belle ! Belle ! ». Il émeut dans des scènes plus intimes, parmi les colombes roucoulantes et les pathétiques bouquets de fleurs qu’il ramène au péril de sa vie, quand il se cogne désespérément la tête contre le bourdon du beffroi, jusqu’à ce que l’Égyptienne danse et chante pour le consoler de sa laideur. Sa prestation va propulser sa carrière vers de nouveaux firmaments : George Cukor l’engage à Hollywood pour « Wild Is the Wind (Car sauvage est le vent) » avec Anna Magnani.

Un dénouement enfin fidèle au roman
Le script est dans ses grandes lignes d’une fidélité exemplaire à la trame de Hugo, et c'est là l'intérêt majeur sinon unique du film : on y retrouve sans enjolivements un Phoebus vain et opportuniste, l’insignifiant rimailleur Gringoire, Jehan Frollo en jeune débauché, tous les personnages masculins sont peu reluisants ; Paquette, la mère naturelle d’Esméralda, passe aux oubliettes. Prévert et Aurenche ont raboté boursouflures et démences, à la grande colère d’Eric Rohmer qui vitupère dans Arts contre « une ennuyeuse mascarade », le « plus mauvais film de l’année », l’adaptation « la plus inintelligente » traitée par le « metteur en scène le moins imaginatif du monde ». Aurenche et Delannoy étant alors les bêtes noires des Cahiers, et de François Truffaut en particulier, la diatribe d’une excessivité toute juvénile s’explique. C’est oublier toutefois, comme le remarque avec pertinence Bernard Chardère, que l’adaptation en question illustre aussi « les grands thèmes prévertiens : la poésie, la révolte, l’anticléricalisme, l’amour fou, le destin, la mort » (Le cinéma selon Jacques Prévert, Bordeaux 2001, p. 285) et, quoiqu’on en pense, l’entreprise a pour le moins un grand mérite : c’est à ce jour l’unique film (sonore) du grand écran qui respecte le dénouement du roman. À l’instant où la gitane est délivrée par les gueux, la flèche d’un archer lui porte un coup fatal. Elle est néanmoins traînée jusqu’au gibet et pendue. Fou de douleur, Quasimodo précipite Claude Frollo – qui ne résiste même pas – dans le vide, puis se laisse mourir au charnier de Montfaucon, à côté du corps d’Esméralda. « Deux ans après ces événements, conclut Hugo (et le commentaire du film), on trouva parmi toutes ces carcasses hideuses deux squelettes dont l’un tenait l’autre singulièrement embrassé. L’homme auquel il avait appartenu était donc venu là, et il y était mort. Quand on voulut le détacher du squelette qu’il embrassait, il tomba en poussière... » Une fin tragique toujours refusée par les Américains.
Pour la première fois à l’écran, un long métrage respecte le dénouement tragique du roman : Esméralda est tuée, son cadavre traîné jusqu’au gibet de Montfaucon où Quasimodo se laisse mourir à ses côtés (1956).
 Hélas, la mise en images du texte est un autre chapitre, Delannoy n’ayant jamais excellé dans le lyrisme historique. Son style reste impersonnel, froid et guindé, sa réalisation d’une fadeur et d'un manque de dynamisme quasi constants : c’est la fougue d’Abel Gance qu’il eût fallu pour animer la « naïveté » hugolienne et ses personnages, plus entités symboliques que portraits psychologiques. Contrairement à la version de Dieterle en 1939 (véritable chef-d'oeuvre en comparaison), les décors ne sont jamais vraiment exploités par la mise en scène. On ne perçoit non plus aucun effort pour appliquer une dramaturgie des éclairages et de la couleur (facteur maîtrisé depuis longtemps à Hollywood) : les intérieurs sont systématiquement suréclairés, les tableaux chromatiquement anémiques, et ce malgré de somptueux costumes. De surcroît, la couleur, si elle n’est que coloris, accuse la facticité cinématographique : le staff ne peut pas être pris pour de la pierre, les maquettes sautent aux yeux, la crasse n’est que du badigeonnage de fond de teint. « Dès lors, remarque André Bazin, un des facteurs essentiels du récit s’évanouit : la recréation d’un univers social et architectural » (Cahiers du Cinéma no. 67, janvier 1957). Un léger bémol à cette exécution en règle : n’étant qu’un conte cruel, produit de l’imaginaire romantique du XIXe siècle (donc très éloigné de l’authentique Moyen Âge), le récit n’a pas à avoir de prétentions réalistes ; enfin, dans le dernier tiers du film, les teintes se réduisent essentiellement au blanc, au beige et au vert pâle de jour et à des valeurs grises sombres et au brun de nuit, le foulard rouge sang d’Esmeralda excepté (souvenir de la liberté perdue ?). Une scène brève sort du lot : ignorant l’exploit de Quasimodo qui a placé la gitane à l’abri du bourreau, Frollo, ravagé, réintègre son local au soleil couchant avec l’intention de se suicider. En arrivant sur la Grande Galerie baignée d’une lumière irréelle, il y aperçoit Esméralda déambulant de dos en chemise blanche de condamnée. Il demeure pétrifié et se signe, croyant à la vision d’un ange – quand surgit la chèvre Djali. On eût souhaité plus de chocs fiévreux de cette trempe, un traitement visuel global moins décoratif, moins superficiel. Mais le public n’est pas difficile : le film pulvérise les records de recettes (en troisième position au hit parade annuel avec 5,7 millions de spectateurs en France), rapportant 95 millions de francs après seulement deux semaines d’exclusivité à Paris. Voix populi. – US : The Hunchback of Paris, DE, AT : Der Glöckner von Notre Dame, ES : Nuestra Señora de Paris.

(1) – Ironie du sort, Guillaume de Harancourt, évêque de Verdun, était l’inventeur de ces horribles cages. En avril 1469, lui et le cardinal Jean de La Balue, grand aumônier de France, furent arrêtés pour complot contre le roi. Balue fin onze ans de prison en cellule. Harancourt resta en cage jusqu’en 1482 et mourut peu après sa libération.
(2) – « Quand la vie est un collier / Chaque jour est une perle / Quand la vie est une cage / Chaque jour est une larme… / Un seul oiseau en cage / La liberté est en deuil / Ô ma jeunesse / Laisse à ma joie de vivre / La force de te tuer. » (cf. Jacques Prévert, Œuvres complètes, coll. La Pléiade, 1992) Rappelons que Gina Lollobrigida interprète elle-même les airs de La Tosca de Puccini dans « La donna più bella del mondo » de Robert Z. Leonard (1955).
1957Δ Man of a Thousand Faces (L’Homme aux mille visages) (US) de Joseph Pevney ; Universal.
av. James Cagney (Lon Chaney grimé en Quasimodo), Dave Kashner (le bourreau), George Peters (le réalisateur Wallace Worsley). – Biopic de la vie de Lon Chaney avec la scène du tournage de Quasimodo au pilori dans « The Hunchback of Notre Dame » de 1923 (cf. supra).
1957(tv) O Corcunda de Notre Dame (BR)
Prod. Televisão Tupi, São Paulo (8.57), feuilleton. – av. Lolita Rodrigues (Esméralda), Douglas Norris (Quasimodo), Percy Aires (Pierre Gringoire), Chico de Assis (Claude Frollo), Henrique Martin (Phoebus de Châteaupers), Marisa Sanches (Fleur-de-Lys de Gondelaurier), Fernando Baleroni (Clopin Trouillefou), Aurea Ribeiro (Marguerite), Norah Fontes (la mère de Quasimodo), William Iard (Carrasco), Turíbio Ruiz (l’archevêque de Paris), João Monteiro, Carlos Menon, Ubiratan Gonçalves. – Feuilleton télévisé en noir et blanc, adapté par Mário Fanucchi et Silas Roberg.
1957[Nanbanji no Semushi-Otoko [Return to Manhood] (JP) de Torajiro Saito; Daiei Motion Picture, 78 min.
av. Achako Hanabishi, Naitoshi Hayashi, Tamao Nakamura, Shunji Sakai, Kyu Sazanka. – Variante nipponne.]
Une version télévisuelle britannique visuellement très originale, signée James Cellan Jones (1966).
1966*(tv) The Hunchback of Notre Dame (GB) de James Cellan Jones
Douglas Allen/BBCtv (BBC2 8.3.-19.4.66), 7 x 45 min. – av. Gay Hamilton (Esméralda), Peter Woodthorpe (Quasimodo), James Maxwell (Dom Claude Frollo), Gary Raymond (Pierre Gringoire), Suzanne Neve (Fleur-de-Lys de Gondelaurier), Alexander Davion (Phoebus de Châteaupers), Wilfrid Lawson (Clopin Trouillefou), Emrys Jones (Maître Jacques Charmolue), Derek Baker (le bourreau), Beatrix Lehmann (Paquette la Chantefleurie, devenue sœur Gudule), Jeffrey Isaac (un mendiant), Norman Mitchell (le geôlier), Dorothy Reynolds (Mère Falourdel), Anthony Verner (Emile), Peggy Ann Wood (Mme de Gondelaurier), Din Jones (Quasimodo enfant).
 Une production télévisée en noir et blanc de plus de cinq heures, adaptée assez fidèlement du roman par Vincent Tilsley, et qui nécessite six mois de travail intense aux studios BBC d’Ealing, à Londres. À la fin du récit, Frollo se jette du haut de la tour de Notre-Dame et la caméra accompagne sa chute suicidaire en gros plan sur son visage. Selon les archives de la BBC, la télésérie serait aujourd’hui perdue, mais les photos conservées témoignent d’un traitement visuel souvent original, voire insolite, et les critiques de l’époque sont très élogieuses. Réalisateur vedette de la BBC, James Cellan Jones vient de signer en 1965 une adaptation remarquée de Le Rouge et le Noir de Stendhal (« The Scarlet and the Black ») en cinq épisodes, et réalisera l’année suivante la célèbre « The Forsyte Saga (La Dynastie des Forsyte) » d’après James Galsworthy. Nora Brady, l’Esméralda de cette version, interprétera Gay, la cousine et premier amour de l’aventurier dans « Barry Lyndon » (1975) de Stanley Kubrick. – Episodes : 1. « Abduction » – 2. « Torture » – 3. « Seduction » – 4. « Interrogation » – 5. « Accusation » – 6. « Repentance » – 7. « Retribution ».
1976(tv) The Hunchback of Notre Dame (GB) d’Alan Cooke
Cedric Messina-BBCtv (BBC 30.12.76 / NBC 18.7.77), 1h45 min. – av. Michelle Newell (Esméralda), Warren Clarke (Quasimodo), Kenneth Haigh (Dom Claude Frollo), Christopher Gable (Pierre Gringoire), Richard Morant (Phoebus de Châteaupers), Tony Caunter (Clopin Trouillefou), Henrietta Baynes (Fleur-de-Lys de Gondelaurier), David Rintoul (Jehan Frollo), Ruth Goring (Mme de Gondelaurier), Liz Smith (la Mère Falourdel), John Ratcliff (Robin), Terence Bayler (le cardinal Jehan La Balue), Janet Brandes (Crone), William Garrity (Jupiter), Roger Hammond (Lecornu), Bruce Purchase (Provost), John Savident (Florian), Isobil Nisbet, Diana Payan.
Le script de Robert Müller (collaborateur de Peter Zadek et Wolfgang Staudte) suit assez fidèlement la trame hugolienne - fin tragique pour Esméralda et pour Quasimodo, qui est ici également pendu – et développe en particulier la relation difficile entre Claude Frollo et son frère Jehan, enfin le rôle de l’écrivain Pierre Gringoire. Tourné en couleurs, le téléfilm souffre d’un budget minimaliste et de décors exigus, légèrement stylisés pour ressembler aux enluminures, mais l’ensemble sent le renfermé, tout ayant été réalisé en studio. Michelle Newell en Esméralda est ici encore très jeune et inexpérimentée (son heure de gloire cathodique surviendra en 1983 avec la télésérie « The Cleopatras »). Avant d’incarner Quasimodo, on a vu Warren Clarke dans le rôle de Dim, un des quatre « droogs » criminels de « A Clockwork Orange (Orange mécanique) » (1971) de Stanley Kubrick.
Esméralda (Lesley-Anne Down) prend pitié de Quasimodo (Anthony Hopkins) dans le téléfilm de Michael Tuchner (1982).
1982(tv) The Hunchback of Notre Dame / Hunchback (US/GB) de Michael Tuchner
Rosemont Productions Ltd. (Norman Rosemont, Malcolm Christopher)-Columbia Pictures Television pour « Hallmark Hall of Fame » (CBS 4.2.82 / BBC 11.8.82), 2h30 min./2 h. (US) – av. Anthony Hopkins (Quasimodo), Derek Jacobi (Dom Claude Frollo), Lesley-Anne Down (Esméralda), David Suchet (Clopin Trouillefou), Robert Powell (Phoebus de Châteaupers), Sir John Gielgud (Maître Jacques Charmolue), Gerry Sundquist (Pierre Gringoire), Tim Pigott-Smith (Philippe), Nigel Hawthorn (magistrat), Roland Culver (Louis de Beaumont, évêque de Paris), Rosalie Crutchley (Simone), Joseph Blatchley (Albert), Dave Hill (Copperhole), David Kelly (l’aubergiste), Donald Eccles (le juge).
Norman Rosemont, un producteur du petit écran américain respecté pour ses entreprises de qualité tirées de romans populaires (« Man in the Iron Mask » avec Richard Chamberlain, 1977, « Les Miserables » avec Anthony Perkins, 1978, ou « Ivanhoé » avec James Mason, 1982), est à l’origine de cet onéreux téléfilm qui aligne une galerie de comédiens (anglais) à faire pâlir Hollywood. La gargouille humaine d’Anthony Hopkins marche sur les pas de Charles Laughton, mais l’acteur n’a pas l’occasion d’étoffer son rôle (il sera pourtant nominé à l’Emmy Award). Derek Jacobi sort du lot en Frollo pathétique, perdu jusqu’à la folie dans son désarroi de frustrations sexuelles. David Suchet, l’incontournable Hercule Poirot des séries ITV, fait le roi des gueux, Sir John Gielgud un magistrat sadique et Robert Powell (le Jésus de Franco Zeffirelli) l’éphèbe vaniteux Phoebus. Seule Lesley-Anne Down, d’une beauté époustouflante mais au tempérament bien tiède, n’est pas à la hauteur de son rôle de gitane. L’adaptation du texte a été confiée à John Gay (« The Four Horsemen of the Apocalypse » de Vincente Minnelli, 1962) et la photo à Alan Hume, qui a fait ses preuves avec trois James Bond et « Star Wars » : images léchées, cadrages penchés, éclairages à la bougie. Le parvis caillouteux et boueux ainsi que la façade de Notre-Dame sont méticuleusement recréés dans les studios britanniques de Pinewood, en fonction d’une palette chromatique séduisante où dominent les beiges, les bruns, les gris et le bistre. Hélas, tous ces atouts sont gâchés par une réalisation sans vie ni imagination, qui s’épuise plus d’une fois à copier maladroitement le film de Dieterle (1939).
Le film débute par la découverte d’un enfant difforme sur les escaliers de la cathédrale, nourrisson adopté charitablement par Frollo. Vingt-cinq ans plus tard, le clerc est nommé archidiacre de Notre-Dame. Les autorités ecclésiastiques (Louis XI n’apparaît jamais) ont interdit à Esméralda d’exhiber ses talents en public, mais les gueux la forcent à danser pendant qu’ils font les poches des spectateurs. Ayant désobéi au décret, elle doit être emmenée à la Bastille quand Frollo l’invite à s’installer dans une cellule du clocher, à l’abri des lois mais non de sa libido, etc. L’archidiacre blesse Phoebus, Esméralda est condamnée, le bossu l’enlève. Alors que les gueux assaillent la cathédrale, Frollo se jette sur la gitane. Quasimodo intervient et empale l’archidiacre sur un crochet, puis, les soldats envahissant la cathédrale, il fait échapper Esméralda et Gringoire par un souterrain. Lui-même est poursuivi dans le beffroi, glisse, s’agrippe à une gargouille. Il tombe dans le vide en hurlant « pourquoi ? ». Bonne question. – DE : Der Glöckner von Notre Dame, IT : Il gobbo di Notre Dame, ES : El jorobado de Notre Dame.
1982Δ Buenas noches, señor monstruo (ES) d’Antonio Mercero.
av. Guillermo Montesinos (Quasimodo).
1983[Notre-Dame de Paris (FR) de Catherine Duytsche; Les Films de la Mandragore, 12 min.
av. Jean-Paul Zennacker (clochard), Laure Sabardin (Esméralda), Virginie Arzul (Petite Esméralda). – Esméralda hante les quartiers de Notre-Dame au XXe siècle.]
1986[The Hunchback of Notre Dame (Le Bossu de Notre-Dame) (AU) de Gilbert Warwick ; Burbank Films Australia, 52 min.
av. les voix de Tom Burlinson (Quasimodo), Angela Punch McGregor (Esméralda) et Ron Haddrick (Frollo). – Dessin animé écrit par Eddy Graham.]
1996[The Hunchback of Notre Dame (Le Bossu de Notre-Dame) (US) de Gary Trousdale, Kirk Wise; Don Hahn/Walt Disney Productions, 1h31 min.
av. les voix de Demi Moore/Heidi Mollenhauter [chants] (Esméralda), Kevin Kline (Phoebus), Tom Hulce (Quasimodo), Tony Jay (Frollo), Jason Alexander (Victor Hugo), Mary Kay Bergman (la mère de Quasimodo). – Dessin animé : Frollo est un juge cruel et puissant, contraint jadis par l’archidiacre de Notre-Dame d’élever l’enfant aux traits monstrueux d’une bohémienne qui avait péri en fuyant sa haine : Quasimodo. Pourchassée par ce même magistrat, Esméralda trouve asile dans la cathédrale où la loi la protège de sa colère. Frollo met Paris à feu et à sang pour la retrouver. Phoebus refuse d’exécuter ses ordres et doit fuir à son tour. Blessé, il est sauvé par Esméralda et Quasimodo le cache. Frollo condamne la gitane qui se refuse à lui pour sorcellerie, un bûcher est dressé, mais Phoebus pousse le peuple de Paris à la révolte. Quasimodo s’efface et reste leur ami. Dans ce trente-quatrième long métrage d’animation des studios Disney, Quasimodo – dont le visage est inspiré de Charles Laughton – est un laideron mignon qui a une maman et des tas de copains (les adorables gargouilles chantantes que sont Victor, Laverne et Hugo, divers petits animaux), selon la formule éprouvée du père Walt. La musique est nominée à l’Oscar. A déguster en compagnie d’enfants, pour autant qu’on oublie tout de Victor Hugo.]
1996[(vd) The Hunchback of Notre Dame (Le Bossu de Notre-Dame) (US/JP) de Takashi Toshiyuki Hiruma ; Cayre Bros.-Goodtimes Entertainment-Jetlag Prod., 49 min. – Dessin animé.]
1996[(tv) Quasimodo (FR) de Pascal Pineau, Jacques Muller; Tele Images, 26 x 26 min. – Dessin animé.]
1996[(vd) The Secret of the Hunchback (Le Secret du bossu de Notre-Dame) (GB) de Bill Schwartz, Ken Johnson, Mike Jones, UAV Entertainment, 60 min. – Dessin animé.]
1996(tv) Notre-Dame de Paris (FR) d’André Flédérick et Roland Petit
Josette Affergan/Telmondis-Opéra National de Paris (Denis Morlière)-France 2, 1h26 min. – av. Isabelle Guérin (Esméralda), Nicolas Le Riche (Quasimodo), Laurent Hilaire (Claude Frollo), Manuel Legris (Phoebus de Châteaupers).
Un ballet en 13 tableaux conçu et chorégraphié par Roland Petit, avec des costumes chatoyants d’Yves Saint-Laurent, des décors de René Allio et une musique de Maurice Jarre dirigée par David Garforth. Quasimodo, sans bosse, suggère sa difformité par la danse. Dans son genre, une réussite. Le thème a aussi inspiré d’autres ballets, comme ceux de Michael Pink (Londres, 1998) ou de Pär Isberg (Ringaren i Notre Dame, Stockholm 2009).
1996[(tv) The Magical Adventures of Quasimodo / Quasimodo (CA) de Bahram Rohani ; Astral Programming Enterprises-CinéGroupe-Hearst Entertainment (17.5.96), 27 épis. – Dessin animé
avec les voix de Eleanor Noble (Esméralda), Daniel Brochu (Quasimodo), Vlasta Vrana (Claude Frollo), Terrence Scammell (François, frère d’Esméralda [=Pierre Gringoire]). – Le roman de Victor Hugo étant dans le domaine public, toutes les fantaisies sont permises. Pour le scénariste Alan Swayze, Paris est un lieu de gitans, de géants et de nains, de sorcellerie et de potions magiques. Quasimodo, Esméralda et François combattent Frollo, le plus grand ennemi du roi...]
1996[(tv) The Half-Back of Notre Dame (US) de René Bonnière.
av. Emmanuelle Vaugier (Esméralda), Gabiel Hogan, Allen Cutler, Scott Hylands. – Comédie : le schéma hugolien repris dans le contexte du rugby dans un collège américain (« The Notre Dame High School Football Team »).]
Mandy Patinkin (Quasimodo) dans un téléfilm international réalisé à Budapest, à Prague et à Rouen (1997).
1997(tv) The Hunchback / The Hunchback of Notre Dame / A Notre Dame-i toronyör / Quasimodo (Notre-Dame de Paris) (US/HU/CA/CZ) de Peter Medák
Stephane Reichel-Alliance Communications-Adelson/Baumgarten Productions-Stilking Films-TMA Transatlantic Media Associates-TriStar Television-Turner (TNT 16.3.97), 1h38 min. – av. Richard Harris (Dom Claude Frollo), Selma Hayek (Esméralda), Mandy Patinkin (Quasimodo), Edward Atterton (Pierre Gringoire), Nigel Terry (Louis XI), Jim Dale (Clopin Trouillefou), Gabi Fon (Anne de Bretagne, la reine), Nickolas Grace (Julien Gauchère, ministre du roi), Benedick Blythe (Phoebus de Châteaupers), Vernon Dobtcheff (Père Michel), Trevor Baxter (le juge), Cassie Stuart (Colette), Matthew Sim (l’infirme), Michael Behlmann (un mendiant), Olga Antal, Zoltán Bán, Scott Belefeville, Sean Fuller.
Cette coproduction multinationale dirigée par le téléaste américain Peter Medák (qui a fui sa Hongrie natale lors du soulèvement de 1956) est tournée aux studios Fót à Budapest, à Prague et à Rouen. Une fois les décors construits – la façade de Notre-Dame est plutôt convaincante, mais les bosquets qui entourent la place de Grève surprennent – , l’argent semble avoir manqué pour les habiter : la cinquantaine de figurants rassemblés remplirait à peine un carrefour de village, et Medák ne sait pas tirer parti de ces limitations par des cadrages plus serrés ou une composition artistique de ses plans. John Fasano lui a fabriqué un scénario anticlérical et improbable jusqu’à la caricature, cousu sur mesure pour Richard Harris, l’interprète de Frollo. Le crâne entièrement rasé, enfoui dans une vaste bure noire corbeau, les oreilles pointues, les lèvres pincées, la gestuelle théâtrale – la star ressemble plus au vampire Nosferatu qu’à un archidiacre submergé par des appétits interdits. Il passe ses nuits à s’autoflageller jusqu’au sang (tant pour les méfaits de la religion) quand, dépité, ce grand malade pervers ne flagelle pas la statue du Christ sur la croix. Ses acolytes, des moines patibulaires également vêtus de noir, évoquent les pires heures de l’Inquisition espagnole. En contre-point, une Esméralda particulièrement sensuelle, entreprenante et farouche, campée par Salma Hayek, l’actrice libano-mexicaine qui sera nominée à l’Oscar en 2002 pour son interprétation bouleversante de Frida Kahlo (« Frida » de Julie Taymor). Medák insiste longuement sur la danse lascive de cette passionaria au pied de la cathédrale ; tout sauf innocente, elle semble trouver Gringoire (vaillant orateur et activiste politique) à son goût et ses très furtifs contacts physiques avec Quasimodo, par ex. quand elle lui apporte de l’eau et qu’il boit dans ses mains, possèdent une charge émotionnelle qu’on chercherait en vain dans le reste du film. Bouleversé, le monstre (Mandy Patinkin, héros de « The Princess Bride », 1987) découvre la femme et la sexualité.
La sensuelle Selma Hayek (Esméralda) et Richard Harris (Frollo), religieux diabolique : un casting prometteur pour un résultat décevant (1997).
 Sur le plan historique, « The Hunchback » est un ramassis de n’importe quoi. Son récit se déroule « dans un monde où les idées modernes étaient bannies par l’Église et où la simple possession d’une page imprimée était un crime punissable de mort » (prologue), une absurdité puisque le roi a personnellement inauguré l’imprimerie à la Sorbonne douze ans plus tôt, en 1471 ; à l’image, la tour nord de Notre-Dame n’est pas encore construite, alors qu’elle fut achevée en 1250 ; Louis XI, un vieux beau, cheveux courts, grisonnant et élancé (!), est marié avec sa belle-fille, Anne de Bretagne (à moins qu’il ne s’agisse d’un amalgame entre l’« Universelle Aragne », Charles VIII et Louis XII) ; son « Premier ministre » est un intellectuel progressiste du nom de Julien Gauchère, lecteur assidu de Marsile Ficin (l’humaniste toscan du XVe siècle) mais inconnu au régiment (il y eut bien un Gaucher Adhémar de Monteil, écuyer de Louis XI…) ; ses soldats sont déguisés en lansquenets suisses à Marignan et manient mousquets et rapières du XVIe siècle. Gringoire annonce à la population le départ de Christophe Colomb pour des terres inconnues (voyage qui eut lieu onze ans après la mort de Louis XI), « alors que notre roi veut nous faire croire qu’il n’y a rien en-dehors des murs de Paris. » Frollo abrite à Notre-Dame des écrits qui ont survécu à l’incendie de la bibliothèque d’Alexandrie par Jules César. Le reste est à l’avenant. Medák a réalisé auparavant plusieurs épisodes de « The Twilight Zone (La 4e dimension) ». Ça doit l’avoir contaminé.
L’intrigue s’éloigne aussi fortement de Hugo : Quasimodo récolte ici cinquante coups de fouets pour avoir tenté de protéger Esméralda des sbires de Frollo qui voulaient l’enlever. Louis XI et sa cour, présents au supplice, restent insensibles aux supplications de la belle pour innocenter le bossu. Frollo veut détruire toutes les presses d’imprimerie « fabriquées en enfer », mais se heurte au Premier ministre du roi, qu’il assassine la nuit dans son cabinet avec le poignard d’Esméralda. La gitane est sauvée par Quasimodo, et, en sécurité dans le beffroi, ce dernier lui confie qu’il est un fin lettré : il a lu tous les ouvrages de la bibliothèque de la cathédrale, « ses seuls amis », Homère, Euclide, Cicéron, Plutarque, Dante, les scolastiques et les hermétistes. Lui-même prépare un livre contre l’arbitraire du pouvoir. Lorsqu’Esméralda est arrêtée, il imprime un appel aux Parisiens avec la presse que Frollo avait confisquée et cachée dans la cathédrale. Menés par Gringoire et Clopin, le bon peuple, les gueux et les gitans (on ne fait guère de différence) prennent le gibet d’assaut et libèrent Esméralda sous les yeux ébahis de Louis XI. Frollo s’est confié à Quasimodo (« elle a fait de moi un meurtrier, elle doit mourir »), et, du haut de la tour de Notre-Dame, le bossu le force à avouer son crime au roi. La gitane est libre. Frollo poignarde Quasimodo, mais celui-ci le jette dans le vide avant de succomber à ses blessures… Aux États-Unis, ce mièvre téléfilm collectionne les nominations : quatre à l’Emmy Award (décors, costumes, coiffures, make-up), un à l’Alma Award – mérité – pour Salma Hayek, et un au grand prix de la Writer’s Guild of America pour le scénariste Fasano. De quoi laisser songeur. – DE : Der Glöckner von Notre Dame, ES : El jorobado de Notre Dame.
1999(vd-mus) Notre-Dame de Paris (FR) de Gilles Amado
Pomme Musique, 2h30 min. – av. Hélène Ségara (Esméralda), Garou (Quasimodo), Daniel Lavoie (Claude Frollo), Bruno Pelletier (Pierre Gringoire), Patrick Fiori (Phoebus de Châteaupers), Luck Mervil (Clopin Trouillefou), Julie Zenatti (Fleur-de-Lys).
Captation de la comédie musicale de Richard Cocciante, sur un livret de Luc Plamondon. Rappellons que le roman d’Hugo a inspiré maints livrets d’opéra. Hugo lui-même en a tiré un poème en quatre actes, Esméralda, mis en musique par Louise Bertin (1836). Alexandre Dargomijski (1847), Fabio Campana (1862), Arthur Goring Thomas (1883), Franz Schmidt et Leopold Wilk (1914), Poniatowsky, Fry, Manuel Giró firent de même.
1999[Quasimodo d’El Paris (FR) Patrick Timsit ; Cofimage 10-Hachette Première-France 3 Cinéma-M6 Films-TPS Cinéma-Tentative d’Évasion, 1h40 min.
av. Patrick Timsit (Quasimodo), Richard Berry (Frollo), Mélanie Thierry (Esméralda), Vincent Elbaz (Phoebus), Patrick Braoudé (Grégoire), Dominique Pinon (Trouillefou). – A l’aube du XXIe siècle, à El Paris, le disgracieux Quasimodo, fils caché du gouverneur de la ville, tombe amoureux de la sublime Cubaine Esméralda. – Version modernisée filmée au Portugal.]
2002[(vd) The Hunchback of Notre Dame II (Le Bossu de Notre-Dame 2 : Le Secret de Quasimodo) (US) de Bradley Raymond; Walt Disney Home Video, 1h08 min.
av. les voix de Tom Hulce (Quasimodo), Demi Moore (Esméralda), Kevin Kline (Phoebus), Paul Kandel (Clopin). – Dessin animé de la société Disney faisant suite au film de 1996. Frollo est mort, les années ont passé. Quand il ne beugle pas du haut de sa cathédrale, les cheveux dans le vent, Quasimodo (« Quasi ») joue avec Zéphyr, l’enfant d’Esméralda et de Phoebus. Mais un magicien veut voler la grande cloche de Notre-Dame…]
2002(tv-mus) Notre Dame de Paris – Live Arena di Verona (IT) de Gilles Maheu
Enzo Entertainment-RTVI (RAI 4.9.02), 2h10 min. – av. Lola Ponce (Esméralda), Giò Di Tonno (Quasimodo), Vittorio Mateucci (Claude Frollo), Marco Guerzoni (Clopin Trouillefou), Matteo Setto (Pierre Gringoire), Claudia D’Ottavi (Fleur-de-Lys), Graziano Galàtone (Phoebus de Châteaupers). – Captation du musical de Richard Cocciante et Luc Plamondon dans l’Arène de Vérone.
2008[(vd) Vox Lumière : The Hunchback of Notre Dame (US) de Michael King ; 11811 Prod.-DPTV Media, 1h37.
av. voix de Victoria Levy (Esméralda), Greg Whipple (Quasimodo), Bryan Chadima (Jehan Frollo), Scott Dicken (Phoebus), Karen Whipple, Frank Lawson, Laura Dickinson. – Une combinaison audiovisuelle d’opéra rock et du film muet de 1923, sur une musique de Kevin Saunders Hayes.]
2011-14[en projet] The Hunchback of Notre Dame (US) de Tim Burton ; Warner Bros.
av. Josh Brolin. – Scénario de Kieran et Michele Mulroney, projet en cours de rédaction.